A Monseigneur le Dauphin,

 

 

Je chante les Héros dont Esope est le Père,

Troupe de qui l'Histoire, encor que mensongère,

Contient des vérités qui servent de leçons.

Tout parle en mon Ouvrage, et même les Poissons:

Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes.

Je me sers d'Animaux pour instruire les Hommes.

Illustre rejeton d'un Prince aimé des cieux,

Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,

Et qui, faisant fléchir les plus superbes Têtes,

Comptera désormais ses jours par ses conquêtes,

Quelque autre te dira d'une plus forte voix

Les faits de tes Aïeux et les vertus des Rois.

Je vais t'entretenir de moindres Aventures,

Te tracer en ces vers de légères peintures.

Et, si de t'agréer je n'emporte le prix,

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

 

I, 1 La Cigale et la Fourmi

 

La Cigale, ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue:

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la Fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.

"Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l'Oût, foi d'animal,

Intérêt et principal. "

La Fourmi n'est pas prêteuse:

C'est là son moindre défaut.

Que faisiez-vous au temps chaud?

Dit-elle à cette emprunteuse.

- Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

- Vous chantiez? j'en suis fort aise.

Eh bien! dansez maintenant.

 

I, 2 Le Corbeau et le Renard

 

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage:

"Hé! bonjour, Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. "

A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie;

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le Renard s'en saisit, et dit: "Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute:

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. "

Le Corbeau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

 

I, 3 La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Boeuf

 

 

Une Grenouille vit un Boeuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un oeuf,

Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille,

Pour égaler l'animal en grosseur,

Disant: "Regardez bien, ma soeur;

Est-ce assez? dites-moi; n'y suis-je point encore?

- Nenni. - M'y voici donc? - Point du tout. - M'y voilà?

- Vous n'en approchez point. "La chétive pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

 

I, 4 Les Deux Mulets

 

Deux Mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé,

L'autre portant l'argent de la Gabelle.

Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,

N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.

Il marchait d'un pas relevé,

Et faisait sonner sa sonnette:

Quand l'ennemi se présentant,

Comme il en voulait à l'argent,

Sur le Mulet du fisc une troupe se jette,

Le saisit au frein et l'arrête.

Le Mulet, en se défendant,

Se sent percer de coups: il gémit, il soupire.

"Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis?

Ce Mulet qui me suit du danger se retire,

Et moi j'y tombe, et je péris.

- Ami, lui dit son camarade,

Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut Emploi:

Si tu n'avais servi qu'un Meunier, comme moi,

Tu ne serais pas si malade. "

 

 

 

I, 5 Le Loup et le Chien

 

Un Loup n'avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde.

Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire Loup l'eût fait volontiers;

Mais il fallait livrer bataille,

Et le Mâtin était de taille

A se défendre hardiment.

Le Loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu'il admire.

"Il ne tiendra qu'à vous beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.

Quittez les bois, vous ferez bien:

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, haires, et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car quoi? rien d'assuré: point de franche lippée:

Tout à la pointe de l'épée.

Suivez-moi: vous aurez un bien meilleur destin. "

Le Loup reprit: "Que me faudra-t-il faire?

- Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens

Portants bâtons, et mendiants;

Flatter ceux du logis, à son Maître complaire:

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs de toutes les façons:

Os de poulets, os de pigeons,

Sans parler de mainte caresse. "

Le Loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.

"Qu'est-ce là? lui dit-il. - Rien. - Quoi? rien? - Peu de chose.

- Mais encor? - Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.

- Attaché? dit le Loup: vous ne courez donc pas

Où vous voulez? - Pas toujours; mais qu'importe?

- Il importe si bien, que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "

Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

 

 

 

I, 6 La Génisse, la Chèvre, et la Brebis, en société avec le Lion

 

La Génisse, la Chèvre, et leur soeur la Brebis,

Avec un fier Lion, seigneur du voisinage,

Firent société, dit-on, au temps jadis,

Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris.

Vers ses associés aussitôt elle envoie.

Eux venus, le Lion par ses ongles compta,

Et dit: "Nous sommes quatre à partager la proie. "

Puis en autant de parts le Cerf il dépeça;

Prit pour lui la première en qualité de Sire:

"Elle doit être à moi, dit-il; et la raison,

C'est que je m'appelle Lion :

A cela l'on n'a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir encor:

Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort

Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.

Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,

Je l'étranglerai tout d'abord. "

 

I, 7 La Besace

 

Jupiter dit un jour: "Que tout ce qui respire

S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur:

Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,

Il peut le déclarer sans peur;

Je mettrai remède à la chose.

Venez, Singe; parlez le premier, et pour cause.

Voyez ces animaux, faites comparaison

De leurs beautés avec les vôtres.

Etes-vous satisfait? - Moi? dit-il, pourquoi non?

N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?

Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché;

Mais pour mon frère l'Ours, on ne l'a qu'ébauché:

Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. "

L'Ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre.

Tant s'en faut: de sa forme il se loua très fort

Glosa sur l'Eléphant, dit qu'on pourrait encor

Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles;

Que c'était une masse informe et sans beauté.

L'Eléphant étant écouté,

Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles.

Il jugea qu'à son appétit

Dame Baleine était trop grosse.

Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,

Se croyant, pour elle, un colosse.

Jupin les renvoya s'étant censurés tous,

Du reste, contents d'eux; mais parmi les plus fous

Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes,

Lynx envers nos pareils, et Taupes envers nous,

Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes:

On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.

Le Fabricateur souverain

Nous créa Besaciers tous de même manière,

Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui:

Il fit pour nos défauts la poche de derrière,

Et celle de devant pour les défauts d'autrui.

 

I, 8 L'Hirondelle et les petits Oiseaux

 

Une Hirondelle en ses voyages

Avait beaucoup appris.

Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages,

Et devant qu'ils fussent éclos,

Les annonçait aux Matelots.

Il arriva qu'au temps que le chanvre se sème,

Elle vit un manant en couvrir maints sillons.

"Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons:

Je vous plains; car pour moi, dans ce péril extrême,

Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.

Voyez-vous cette main qui par les airs chemine?

Un jour viendra, qui n'est pas loin,

Que ce qu'elle répand sera votre ruine.

De là naîtront engins à vous envelopper,

Et lacets pour vous attraper,

Enfin mainte et mainte machine

Qui causera dans la saison

Votre mort ou votre prison:

Gare la cage ou le chaudron!

C'est pourquoi, leur dit l'Hirondelle,

Mangez ce grain; et croyez-moi. "

Les Oiseaux se moquèrent d'elle:

Ils trouvaient aux champs trop de quoi.

Quand la chènevière fut verte,

L'Hirondelle leur dit: "Arrachez brin à brin

Ce qu'a produit ce maudit grain,

Ou soyez sûrs de votre perte.

- Prophète de malheur, babillarde, dit-on,

Le bel emploi que tu nous donnes!

Il nous faudrait mille personnes

Pour éplucher tout ce canton. "

La chanvre étant tout à fait crue,

L'Hirondelle ajouta: "Ceci ne va pas bien;

Mauvaise graine est tôt venue.

Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,

Dès que vous verrez que la terre

Sera couverte, et qu'à leurs blés

Les gens n'étant plus occupés

Feront aux oisillons la guerre;

Quand reginglettes et réseaux

Attraperont petits Oiseaux,

Ne volez plus de place en place,

Demeurez au logis, ou changez de climat:

Imitez le Canard, la Grue, et la Bécasse.

Mais vous n'êtes pas en état

De passer, comme nous, les déserts et les ondes,

Ni d'aller chercher d'autres mondes;

C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr:

C'est de vous renfermer aux trous de quelque mur. "

Les Oisillons, las de l'entendre,

Se mirent à jaser aussi confusément

Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre

Ouvrait la bouche seulement.

Il en prit aux uns comme aux autres:

Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres,

Et ne croyons le mal que quand il est venu.

 

I, 9 Le Rat de ville et le Rat des champs

 

Autrefois le Rat de ville

Invita le Rat des champs,

D'une façon fort civile,

A des reliefs d'Ortolans.

 

Sur un Tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis.

 

Le régal fut fort honnête,

Rien ne manquait au festin;

Mais quelqu'un troubla la fête

Pendant qu'ils étaient en train.

 

A la porte de la salle

Ils entendirent du bruit:

Le Rat de ville détale;

Son camarade le suit.

 

Le bruit cesse, on se retire:

Rats en campagne aussitôt;

Et le citadin de dire:

Achevons tout notre rôt.

 

- C'est assez, dit le rustique;

Demain vous viendrez chez moi:

Ce n'est pas que je me pique

De tous vos festins de Roi;

 

Mais rien ne vient m'interrompre:

Je mange tout à loisir.

Adieu donc; fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre.

 

I, 10 Le Loup et l'Agneau

 

La raison du plus fort est toujours la meilleure:

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?

Dit cet animal plein de rage:

Tu seras châtié de ta témérité.

- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté

Ne se mette pas en colère;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?

Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.

- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens:

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l'a dit: il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts

Le Loup l'emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

 

I, 11 L'Homme et son image

 

Pour M. L. D. D. L. R.

 

Un homme qui s'aimait sans avoir de rivaux

Passait dans son esprit pour le plus beau du monde.

Il accusait toujours les miroirs d'être faux,

Vivant plus que content dans son erreur profonde.

Afin de le guérir, le sort officieux

Présentait partout à ses yeux

Les Conseillers muets dont se servent nos Dames:

Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands,

Miroirs aux poches des galands,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que fait notre Narcisse? Il va se confiner

Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer

N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure.

Mais un canal, formé par une source pure,

Se trouve en ces lieux écartés;

Il s'y voit; il se fâche; et ses yeux irrités

Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau;

Mais quoi, le canal est si beau

Qu'il ne le quitte qu'avec peine.

On voit bien où je veux venir.

Je parle à tous; et cette erreur extrême

Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.

Notre âme, c'est cet Homme amoureux de lui-même;

Tant de Miroirs, ce sont les sottises d'autrui,

Miroirs, de nos défauts les Peintres légitimes;

Et quant au Canal, c'est celui

Que chacun sait, le Livre des Maximes.

 

I, 12 Le Dragon à plusieurs têtes,et le Dragon à plusieurs queues

 

Un Envoyé du Grand Seigneur

Préférait, dit l'Histoire, un jour chez l'Empereur,

Les forces de son Maître à celles de l'Empire.

Un Allemand se mit à dire:

Notre prince a des dépendants

Qui de leur chef sont si puissants

Que chacun d'eux pourrait soudoyer une armée.

Le Chiaoux, homme de sens,

Lui dit: Je sais par renommée

Ce que chaque Electeur peut de monde fournir;

Et cela me fait souvenir

D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.

J'étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer

Les cent têtes d'une Hydre au travers d'une haie.

Mon sang commence à se glacer;

Et je crois qu'à moins on s'effraie.

Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal.

Jamais le corps de l'animal

Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.

Je rêvais à cette aventure,

Quand un autre Dragon, qui n'avait qu'un seul chef

Et bien plus d'une queue, à passer se présente.

Me voilà saisi derechef

D'étonnement et d'épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi.

Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre.

Je soutiens qu'il en est ainsi

De votre Empereur et du nôtre.

 

 

 

I, 13 Les Voleurs et l'Ane

Pour un Ane enlevé deux Voleurs se battaient:

L'un voulait le garder; l'autre le voulait vendre.

Tandis que coups de poing trottaient,

Et que nos champions songeaient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron.

L'Ane, c'est quelquefois une pauvre province.

Les voleurs sont tel ou tel prince,

Comme le Transylvain, le Turc, et le Hongrois.

Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois:

Il est assez de cette marchandise.

De nul d'eux n'est souvent la Province conquise :

Un quart Voleur survient, qui les accorde net

En se saisissant du Baudet.

 

I, 14 Simonide préservé par les Dieux

 

On ne peut trop louer trois sortes de personnes :

Les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi.

Malherbe le disait ; j'y souscris quant à moi :

Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits ;

Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.

Voyons comme les Dieux l'ont quelquefois payée.

Simonide avait entrepris

L'éloge d'un Athlète, et, la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

Les parents de l'Athlète étaient gens inconnus,

Son père, un bon Bourgeois, lui sans autre mérite :

Matière infertile et petite.

Le Poète d'abord parla de son Héros.

Après en avoir dit ce qu'il en pouvait dire,

Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux, ne manque pas d'écrire

Que leur exemple était aux lutteurs glorieux,

Elève leurs combats, spécifiant les lieux

Où ces frères s'étaient signalés davantage.

Enfin l'éloge de ces Dieux

Faisait les deux tiers de l'ouvrage.

L'Athlète avait promis d'en payer un talent ;

Mais quand il le vit, le galand

N'en donna que le tiers, et dit fort franchement

Que Castor et Pollux acquitassent le reste.

Faites-vous contenter par ce couple céleste.

Je vous veux traiter cependant :

Venez souper chez moi, nous ferons bonne vie.

Les conviés sont gens choisis,

Mes parents, mes meilleurs amis. Soyez donc de la compagnie.

Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

Il vient, l'on festine, l'on mange.

Chacun étant en belle humeur,

Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte

Deux hommes demandaient à le voir promptement.

Il sort de table, et la cohorte

N'en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.

Tous deux lui rendent grâce ; et pour prix de ses vers,

Ils l'avertissent qu'il déloge,

Et que cette maison va tomber à l'envers.

La prédiction en fut vraie ;

Un pilier manque ; et le plafonds,

Ne trouvant plus rien qui l'étaie,

Tombe sur le festin, brise plats et flacons,

N'en fait pas moins aux Echansons.

Ce ne fut pas le pis ; car, pour rendre complète

La vengeance due au Poète,

Une poutre cassa les jambes à l'Athlète,

Et renvoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l'affaire.

Chacun cria miracle. On doubla le salaire

Que méritaient les vers d'un homme aimé des Dieux.

Il n'était fils de bonne mère

Qui, les payant à qui mieux mieux,

Pour ses ancêtres n'en fit faire.

Je reviens à mon texte et dis premièrement

Qu'on ne saurait manquer de louer largement

Les Dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène

Souvent sans déroger trafique de sa peine ;

Enfin qu'on doit tenir notre art en quelque prix.

Les grands se font honneur dès lors qu'ils nous font grâce :

Jadis l'Olympe et le Parnasse

Etaient frères et bons amis.

 

I, 15 La Mort et le Malheureux

 

I, 16 La Mort et le Bûcheron

 

Un Malheureux appelait tous les jours

La mort à son secours.

O mort, lui disait-il, que tu me sembles belle !

Viens vite, viens finir ma fortune cruelle.

La Mort crut, en venant, l'obliger en effet.

Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.

Que vois-je! cria-t-il, ôtez-moi cet objet ;

Qu'il est hideux ! que sa rencontre

Me cause d'horreur et d'effroi !

N'approche pas, ô mort ; ô mort, retire-toi.

Mécénas fut un galant homme :

Il a dit quelque part : Qu'on me rende impotent,

Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu'en somme

Je vive, c'est assez, je suis plus que content.

Ne viens jamais, ô mort ; on t'en dit tout autant.

 

Ce sujet a été traité d'une autre façon par Esope, comme la Fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu'un me fit connaître que j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui fût dans Esope. Cela m'obligea d'y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les Anciens : ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma Fable à celle d'Esope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas que j'y fais entrer, et qui est si beau et si à propos que je n'ai pas cru le devoir omettre.

 

Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

Gémissant et courbé marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, et la corvée

Lui font d'un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la mort, elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu'il faut faire

C'est, dit-il, afin de m'aider

A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.

Le trépas vient tout guérir ;

Mais ne bougeons d'où nous sommes.

Plutôt souffrir que mourir,

C'est la devise des hommes.

 

I, 17 L'Homme entre deux âges, et ses deux Maîtresses

 

Un homme de moyen âge,

Et tirant sur le grison,

Jugea qu'il était saison

De songer au mariage.

Il avait du comptant,

Et partant

De quoi choisir. Toutes voulaient lui plaire ;

En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ;

Bien adresser n'est pas petite affaire.

Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part :

L'une encor verte, et l'autre un peu bien mûre,

Mais qui réparait par son art

Ce qu'avait détruit la nature.

Ces deux Veuves, en badinant,

En riant, en lui faisant fête,

L'allaient quelquefois testonnant,

C'est-à-dire ajustant sa tête.

La Vieille à tous moments de sa part emportait

Un peu du poil noir qui restait,

Afin que son amant en fût plus à sa guise.

La Jeune saccageait les poils blancs à son tour.

Toutes deux firent tant, que notre tête grise

Demeura sans cheveux, et se douta du tour.

Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles,

Qui m'avez si bien tondu ;

J'ai plus gagné que perdu :

Car d'Hymen point de nouvelles.

Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon

Je vécusse, et non à la mienne.

Il n'est tête chauve qui tienne,

Je vous suis obligé, Belles, de la leçon.

 

I, 18 Le Renard et la Cigogne

 

Compère le Renard se mit un jour en frais,

et retint à dîner commère la Cigogne.

Le régal fût petit et sans beaucoup d'apprêts :

Le galant pour toute besogne,

Avait un brouet clair ; il vivait chichement.

Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :

La Cigogne au long bec n'en put attraper miette ;

Et le drôle eut lapé le tout en un moment.

Pour se venger de cette tromperie,

A quelque temps de là, la Cigogne le prie.

"Volontiers, lui dit-il ; car avec mes amis

Je ne fais point cérémonie. "

A l'heure dite, il courut au logis

De la Cigogne son hôtesse ;

Loua très fort la politesse ;

Trouva le dîner cuit à point :

Bon appétit surtout ; Renards n'en manquent point.

Il se réjouissait à l'odeur de la viande

Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.

On servit, pour l'embarrasser,

En un vase à long col et d'étroite embouchure.

Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer ;

Mais le museau du sire était d'autre mesure.

Il lui fallut à jeun retourner au logis,

Honteux comme un Renard qu'une Poule aurait pris,

Serrant la queue, et portant bas l'oreille.

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :

Attendez-vous à la pareille.

 

I, 19 L'Enfant et le Maître d'école

 

Dans ce récit je prétends faire voir

D'un certain sot la remontrance vaine.

Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir,

En badinant sur les bords de la Seine.

Le Ciel permit qu'un saule se trouva,

Dont le branchage, après Dieu, le sauva.

S'étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,

Par cet endroit passe un Maître d'école.

L'Enfant lui crie : "Au secours ! je péris. "

Le Magister, se tournant à ses cris,

D'un ton fort grave à contretemps s'avise

De le tancer : "Ah! le petit babouin !

Voyez, dit-il, où l'a mis sa sottise !

Et puis, prenez de tels fripons le soin.

Que les parents sont malheureux qu'il faille

Toujours veiller à semblable canaille !

Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort ! "

Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense.

Tout babillard, tout censeur, tout pédant,

Se peut connaître au discours que j'avance :

Chacun des trois fait un peuple fort grand ;

Le Créateur en a béni l'engeance.

En toute affaire ils ne font que songer

Aux moyens d'exercer leur langue.

Hé ! mon ami, tire-moi de danger :

Tu feras après ta harangue.

 

I, 20 Le Coq et la Perle

 

Un jour un Coq détourna

Une Perle, qu'il donna

Au beau premier Lapidaire.

"Je la crois fine, dit-il ;

Mais le moindre grain de mil

Serait bien mieux mon affaire. "

 

Un ignorant hérita

D'un manuscrit, qu'il porta

Chez son voisin le Libraire.

"Je crois, dit-il, qu'il est bon ;

Mais le moindre ducaton

Serait bien mieux mon affaire. "

 

I, 21 Les Frelons et les Mouches à miel

 

A l'oeuvre on connaît l'Artisan.

Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :

Des Frelons les réclamèrent ;

Des Abeilles s'opposant,

Devant certaine Guêpe on traduisit la cause.

Il était malaisé de décider la chose.

Les témoins déposaient qu'autour de ces rayons

Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,

De couleur fort tannée, et tels que les Abeilles,

Avaient longtemps paru. Mais quoi ! dans les Frelons

Ces enseignes étaient pareilles.

La Guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,

Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière

Entendit une fourmilière.

Le point n'en put être éclairci.

"De grâce, à quoi bon tout ceci ?

Dit une Abeille fort prudente,

Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,

Nous voici comme aux premiers jours.

Pendant cela le miel se gâte.

Il est temps désormais que le juge se hâte :

N'a-t-il point assez léché l'Ours ?

Sans tant de contredits, et d'interlocutoires,

Et de fatras, et de grimoires,

Travaillons, les Frelons et nous :

On verra qui sait faire, avec un suc si doux,

Des cellules si bien bâties. "

Le refus des Frelons fit voir

Que cet art passait leur savoir ;

Et la Guêpe adjugea le miel à leurs parties.

Plût à Dieu qu'on réglât ainsi tous les procès !

Que des Turcs en cela l'on suivît la méthode !

Le simple sens commun nous tiendrait lieu de Code ;

Il ne faudrait point tant de frais ;

Au lieu qu'on nous mange, on nous gruge,

On nous mine par des longueurs ;

On fait tant, à la fin, que l'huître est pour le juge,

Les écailles pour les plaideurs.

 

I, 22 Le Chêne et le Roseau

 

Le Chêne un jour dit au Roseau :

"Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ;

Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Le moindre vent, qui d'aventure

Fait rider la face de l'eau,

Vous oblige à baisser la tête :

Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content d'arrêter les rayons du soleil,

Brave l'effort de la tempête.

Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.

Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n'auriez pas tant à souffrir :

Je vous défendrais de l'orage ;

Mais vous naissez le plus souvent

Sur les humides bords des Royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste.

- Votre compassion, lui répondit l'Arbuste,

Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.

Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos ;

Mais attendons la fin. "Comme il disait ces mots,

Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine

Celui de qui la tête au Ciel était voisine

Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.

 

II, 1 Contre ceux qui ont le goût difficile

 

Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope

Les dons qu'à ses Amants cette Muse a promis,

Je les consacrerais aux mensonges d'Esope :

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse

Que de savoir orner toutes ces fictions.

On peut donner du lustre à leurs inventions ;

On le peut, je l'essaie ; un plus savant le fasse.

Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau

J'ai fait parler le Loup et répondre l'Agneau.

J'ai passé plus avant : les Arbres et les Plantes

Sont devenus chez moi créatures parlantes.

Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?

"Vraiment, me diront nos Critiques,

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d'enfant.

- Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques

Et d'un style plus haut ? En voici : "Les Troyens,

"Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,

"Avaient lassé les Grecs, qui par mille moyens,

"Par mille assauts, par cent batailles,

"N'avaient pu mettre à bout cette fière Cité,

"Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,

"D'un rare et nouvel artifice,

"Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,

"Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux,

"Que ce Colosse monstrueux

"Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,

"Livrant à leur fureur ses Dieux mêmes en proie :

"Stratagème inouï, qui des fabricateurs

"Paya la constance et la peine. "

- C'est assez, me dira quelqu'un de nos Auteurs :

La période est longue, il faut reprendre haleine ;

Et puis votre Cheval de bois,

Vos Héros avec leurs Phalanges,

Ce sont des contes plus étranges

Qu'un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix :

De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style.

- Eh bien ! baissons d'un ton. "La jalouse Amarylle

"Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins

"N'avoir que ses Moutons et son Chien pour témoins.

"Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre des saules ;

"Il entend la bergère adressant ces paroles

"Au doux Zéphire, et le priant

"De les porter à son Amant.

- Je vous arrête à cette rime,

Dira mon censeur à l'instant ;

Je ne la tiens pas légitime,

Ni d'une assez grande vertu :

Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.

- Maudit censeur, te tairas-tu ?

Ne saurais-je achever mon conte ?

C'est un dessein très dangereux

Que d'entreprendre de te plaire. "

Les délicats sont malheureux :

Rien ne saurait les satisfaire.

 

II, 2 Conseil tenu par les Rats

 

Un Chat, nommé Rodilardus

Faisait des Rats telle déconfiture

Que l'on n'en voyait presque plus,

Tant il en avait mis dedans la sépulture.

Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou,

Ne trouvait à manger que le quart de son sou,

Et Rodilard passait, chez la gent misérable,

Non pour un Chat, mais pour un Diable.

Or un jour qu'au haut et au loin

Le galant alla chercher femme,

Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa Dame,

Le demeurant des Rats tint chapitre en un coin

Sur la nécessité présente.

Dès l'abord, leur Doyen, personne fort prudente,

Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard,

Attacher un grelot au cou de Rodilard ;

Qu'ainsi, quand il irait en guerre,

De sa marche avertis, ils s'enfuiraient en terre ;

Qu'il n'y savait que ce moyen.

Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen,

Chose ne leur parut à tous plus salutaire.

La difficulté fut d'attacher le grelot.

L'un dit : "Je n'y vas point, je ne suis pas si sot";

L'autre : "Je ne saurais."Si bien que sans rien faire

On se quitta. J'ai maints Chapitres vus,

Qui pour néant se sont ainsi tenus ;

Chapitres, non de Rats, mais Chapitres de Moines,

Voire chapitres de Chanoines.

 

Ne faut-il que délibérer,

La Cour en Conseillers foisonne ;

Est-il besoin d'exécuter,

L'on ne rencontre plus personne.

 

II, 3 Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe

 

Un Loup disait que l'on l'avait volé :

Un Renard, son voisin, d'assez mauvaise vie,

Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.

Devant le Singe il fut plaidé,

Non point par Avocats, mais par chaque Partie.

Thémis n'avait point travaillé,

De mémoire de Singe, à fait plus embrouillé.

Le Magistrat suait en son lit de Justice.

Après qu'on eut bien contesté,

Répliqué, crié, tempêté,

Le Juge, instruit de leur malice,

Leur dit : "Je vous connais de longtemps, mes amis,

Et tous deux vous paierez l'amende ;

Car toi, Loup, tu te plains, quoiqu'on ne t'ait rien pris ;

Et toi, Renard, as pris ce que l'on te demande. "

Le juge prétendait qu'à tort et à travers

On ne saurait manquer, condamnant un pervers.

 

Quelques personnes de bon sens ont cru que l'impossibilité et la contradiction qui est dans le Jugement de ce Singe était une chose à censurer ; mais je ne m'en suis servi qu'après Phédre ; et c'est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.

 

II, 4 Les Deux Taureaux et une Grenouille

 

Deux Taureaux combattaient à qui posséderait

Une Génisse avec l'empire.

Une Grenouille en soupirait.

"Qu'avez-vous ?"se mit à lui dire

Quelqu'un du peuple croassant.

Et ne voyez-vous pas, dit-elle,

Que la fin de cette querelle

Sera l'exil de l'un ; que l'autre, le chassant,

Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?

Il ne régnera plus sur l'herbe des prairies,

Viendra dans nos marais régner sur les roseaux,

Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,

Tantôt l'une, et puis l'autre, il faudra qu'on pâtisse

Du combat qu'a causé Madame la Génisse.

 

Cette crainte était de bon sens.

L'un des Taureaux en leur demeure

S'alla cacher à leurs dépens :

Il en écrasait vingt par heure.

Hélas! on voit que de tout temps

Les petits ont pâti des sottises des grands.

 

II, 5 La Chauve-souris et les deux Belettes

 

Une Chauve-Souris donna tête baissée

Dans un nid de Belette ; et sitôt qu'elle y fut,

L'autre, envers les souris de longtemps courroucée,

Pour la dévorer accourut.

"Quoi ? vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,

Après que votre race a tâché de me nuire!

N'êtes-vous pas Souris ? Parlez sans fiction.

Oui, vous l'êtes, ou bien je ne suis pas Belette.

- Pardonnez-moi, dit la pauvrette,

Ce n'est pas ma profession.

Moi Souris ! Des méchants vous ont dit ces nouvelles.

Grâce à l'Auteur de l'Univers,

Je suis Oiseau ; voyez mes ailes :

Vive la gent qui fend les airs! "

Sa raison plut, et sembla bonne.

Elle fait si bien qu'on lui donne

Liberté de se retirer.

Deux jours après, notre étourdie

Aveuglément se va fourrer

Chez une autre Belette, aux oiseaux ennemie.

La voilà derechef en danger de sa vie.

La Dame du logis avec son long museau

S'en allait la croquer en qualité d'Oiseau,

Quand elle protesta qu'on lui faisait outrage :

"Moi, pour telle passer! Vous n'y regardez pas.

Qui fait l'Oiseau ? c'est le plumage.

Je suis Souris : vivent les Rats !

Jupiter confonde les Chats ! "

Par cette adroite repartie

Elle sauva deux fois sa vie.

 

Plusieurs se sont trouvés qui, d'écharpe changeants

Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent fait la figue.

Le Sage dit, selon les gens :

"Vive le Roi, vive la Ligue. "

 

II, 6 L'Oiseau blessé d'une flèche

 

Mortellement atteint d'une flèche empennée,

Un Oiseau déplorait sa triste destinée,

Et disait, en souffrant un surcroît de douleur :

"Faut-il contribuer à son propre malheur !

Cruels humains ! vous tirez de nos ailes

De quoi faire voler ces machines mortelles.

Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié :

Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.

Des enfants de Japet toujours une moitié

Fournira des armes à l'autre. "

 

II, 7 La Lice et sa Compagne

 

Une Lice étant sur son terme,

Et ne sachant ou mettre un fardeau si pressant,

Fait si bien qu'à la fin sa Compagne consent

De lui prêter sa hutte, où la Lice s'enferme.

Au bout de quelque temps sa Compagne revient.

La Lice lui demande encore une quinzaine ;

Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu'à peine.

Pour faire court, elle l'obtient.

Ce second terme échu, l'autre lui redemande

Sa maison, sa chambre, son lit.

La Lice cette fois montre les dents, et dit :

"Je suis prête à sortir avec toute ma bande,

Si vous pouvez nous mettre hors. "

Ses enfants étaient déjà forts.

Ce qu'on donne aux méchants, toujours on le regrette.

Pour tirer d'eux ce qu'on leur prête,

Il faut que l'on en vienne aux coups ;

Il faut plaider, il faut combattre.

Laissez-leur prendre un pied chez vous,

Ils en auront bientôt pris quatre.

 

II, 8 L'Aigle et l'Escarbot

 

L'Aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin,

Qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite.

Le trou de l'Escarbot se rencontre en chemin.

Je laisse à penser si ce gîte

Etait sûr ; mais ou mieux ? Jean Lapin s'y blottit.

L'Aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,

L'Escarbot intercède, et dit :

"Princesse des Oiseaux, il vous est fort facile

D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux ;

Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;

Et puisque Jean Lapin vous demande la vie,

Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux :

C'est mon voisin, c'est mon compère. "

L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,

Choque de l'aile l'Escarbot,

L'étourdit, l'oblige à se taire,

Enlève Jean Lapin. L' Escarbot indigné

Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence,

Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance :

Pas un seul ne fut épargné.

L'Aigle étant de retour, et voyant ce ménage,

Remplit le ciel de cris ; et pour comble de rage,

Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert.

Elle gémit en vain : sa plainte au vent se perd.

Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.

L'an suivant, elle mit son nid plus haut.

L'Escarbot prend son temps, fait faire aux oeufs le saut :

La mort de Jean Lapin derechef est vengée.

Ce second deuil fut tel, que l'écho de ces bois

N'en dormit de plus de six mois.

L'Oiseau qui porte Ganymède

Du monarque des Dieux enfin implore l'aide,

Dépose en son giron ses oeufs, et croit qu'en paix

Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts,

Jupiter se verra contraint de les défendre :

Hardi qui les irait là prendre.

Aussi ne les y prit-on pas.

Leur ennemi changea de note,

Sur la robe du Dieu fit tomber une crotte :

Le dieu la secouant jeta les oeufs à bas.

Quand l'Aigle sut l'inadvertance,

Elle menaça Jupiter

D'abandonner sa Cour, d'aller vivre au désert,

Avec mainte autre extravagance.

Le pauvre Jupiter se tut :

Devant son tribunal l'Escarbot comparut,

Fit sa plainte, et conta l'affaire.

On fit entendre à l'Aigle enfin qu'elle avait tort.

Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord,

Le Monarque des Dieux s'avisa, pour bien faire,

De transporter le temps où l'Aigle fait l'amour

En une autre saison, quand la race Escarbote

Est en quartier d'hiver, et, comme la Marmotte,

Se cache et ne voit point le jour.

 

II, 9 Le Lion et le Moucheron

 

"Va-t'en, chétif insecte, excrément de la terre! "

C'est en ces mots que le Lion

Parlait un jour au Moucheron.

L'autre lui déclara la guerre.

"Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de Roi

Me fasse peur ni me soucie ?

Un boeuf est plus puissant que toi :

Je le mène à ma fantaisie. "

A peine il achevait ces mots

Que lui-même il sonna la charge,

Fut le Trompette et le Héros.

Dans l'abord il se met au large ;

Puis prend son temps, fond sur le cou

Du Lion, qu'il rend presque fou.

Le quadrupède écume, et son oeil étincelle ;

Il rugit ; on se cache, on tremble à l'environ ;

Et cette alarme universelle

Est l'ouvrage d'un Moucheron.

Un avorton de Mouche en cent lieux le harcelle :

Tantôt pique l'échine, et tantôt le museau,

Tantôt entre au fond du naseau.

La rage alors se trouve à son faîte montée.

L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir

Qu'il n'est griffe ni dent en la bête irritée

Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.

Le malheureux Lion se déchire lui-même,

Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs,

Bat l'air, qui n'en peut mais ; et sa fureur extrême

Le fatigue, l'abat : le voilà sur les dents.

L'insecte du combat se retire avec gloire :

Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,

Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin

L'embuscade d'une araignée ;

Il y rencontre aussi sa fin.

 

Quelle chose par là nous peut être enseignée ?

J'en vois deux, dont l'une est qu'entre nos ennemis

Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;

L'autre, qu'aux grands périls tel a pu se soustraire,

Qui périt pour la moindre affaire.

 

II, 10 L'Ane chargé d'éponges, et l'Ane chargé de sel

 

Un Anier, son Sceptre à la main,

Menait, en Empereur Romain,

Deux Coursiers à longues oreilles.

L'un, d'éponges chargé, marchait comme un Courrier ;

Et l'autre, se faisant prier,

Portait, comme on dit, les bouteilles :

Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins,

Par monts, par vaux, et par chemins,

Au gué d'une rivière à la fin arrivèrent,

Et fort empêchés se trouvèrent.

L'Anier, qui tous les jours traversait ce gué-là,

Sur l'Ane à l'éponge monta,

Chassant devant lui l'autre bête,

Qui voulant en faire à sa tête,

Dans un trou se précipita,

Revint sur l'eau, puis échappa ;

Car au bout de quelques nagées,

Tout son sel se fondit si bien

Que le Baudet ne sentit rien

Sur ses épaules soulagées.

Camarade Epongier prit exemple sur lui,

Comme un Mouton qui va dessus la foi d'autrui.

Voilà mon Ane à l'eau ; jusqu'au col il se plonge,

Lui, le Conducteur et l'Eponge.

Tous trois burent d'autant : l'Anier et le Grison

Firent à l'éponge raison.

Celle-ci devint si pesante,

Et de tant d'eau s'emplit d'abord,

Que l'Ane succombant ne put gagner le bord.

L'Anier l'embrassait, dans l'attente

D'une prompte et certaine mort.

Quelqu'un vint au secours : qui ce fut, il n'importe ;

C'est assez qu'on ait vu par là qu'il ne faut point

Agir chacun de même sorte.

J'en voulais venir à ce point.

 

II, 11 Le Lion et le Rat

 

II, 12 La Colombe et la Fourmi

 

Il faut, autant qu'on peut, obliger tout le monde :

On a souvent besoin d'un plus petit que soi.

De cette vérité deux Fables feront foi,

Tant la chose en preuves abonde.

 

Entre les pattes d'un Lion

Un Rat sortit de terre assez à l'étourdie.

Le Roi des animaux, en cette occasion,

Montra ce qu'il était, et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu'un aurait-il jamais cru

Qu'un Lion d'un Rat eût affaire ?

Cependant il advint qu'au sortir des forêts

Ce Lion fut pris dans des rets,

Dont ses rugissements ne le purent défaire.

Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents

Qu'une maille rongée emporta tout l'ouvrage.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

 

L'autre exemple est tiré d'animaux plus petits.

Le long d'un clair ruisseau buvait une Colombe,

Quand sur l'eau se penchant une Fourmi y tombe.

Et dans cet océan l'on eût vu la Fourmi

S'efforcer, mais en vain, de regagner la rive.

La Colombe aussitôt usa de charité :

Un brin d'herbe dans l'eau par elle étant jeté,

Ce fut un promontoire où la Fourmi arrive.

Elle se sauve ; et là-dessus

Passe un certain Croquant qui marchait les pieds nus.

Ce Croquant, par hasard, avait une arbalète.

Dès qu'il voit l'Oiseau de Vénus

Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.

Tandis qu'à le tuer mon Villageois s'apprête,

La Fourmi le pique au talon.

Le Vilain retourne la tête :

La Colombe l'entend, part, et tire de long.

Le soupé du Croquant avec elle s'envole :

Point de Pigeon pour une obole.

 

II, 13 L'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits

 

Un Astrologue un jour se laissa choir

Au fond d'un puits. On lui dit : "Pauvre bête,

Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir,

Penses-tu lire au-dessus de ta tête ? "

 

Cette aventure en soi, sans aller plus avant,

Peut servir de leçon à la plupart des hommes.

Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,

Il en est peu qui fort souvent

Ne se plaisent d'entendre dire

Qu'au livre du Destin les mortels peuvent lire.

Mais ce livre, qu'Homère et les siens ont chanté,

Qu'est-ce, que le Hasard parmi l'Antiquité,

Et parmi nous la Providence ?

Or du Hasard il n'est point de science :

S'il en était, on aurait tort

De l'appeler hasard, ni fortune, ni sort,

Toutes choses très incertaines.

Quant aux volontés souveraines

De Celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein,

Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?

Aurait-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

A quelle utilité ? Pour exercer l'esprit

De ceux qui de la Sphère et du Globe ont écrit ?

Pour nous faire éviter des maux inévitables ?

Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapables ?

Et causant du dégoût pour ces biens prévenus,

Les convertir en maux devant qu'ils soient venus ?

C'est erreur, ou plutôt c'est crime de le croire.

Le Firmament se meut ; les Astres font leur cours,

Le Soleil nous luit tous les jours,

Tous les jours sa clarté succède à l'ombre noire,

Sans que nous en puissions autre chose inférer

Que la nécessité de luire et d'éclairer,

D'amener les saisons, de mûrir les semences,

De verser sur les corps certaines influences.

Du reste, en quoi répond au sort toujours divers

Ce train toujours égal dont marche l'Univers ?

Charlatans, faiseurs d'horoscope,

Quittez les cours des Princes de l'Europe ;

Emmenez avec vous les souffleurs tout d'un temps :

Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Je m'emporte un peu trop : revenons à l'histoire

De ce Spéculateur qui fut contraint de boire.

Outre la vanité de son art mensonger,

C'est l'image de ceux qui bâillent aux chimères,

Cependant qu'ils sont en danger,

Soit pour eux, soit pour leurs affaires.

 

II, 14 Le Lièvre et les Grenouilles

 

Un Lièvre en son gîte songeait

(Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?) ;

Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :

Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

"Les gens de naturel peureux

Sont, disait-il, bien malheureux.

Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite ;

Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.

Voilà comme je vis : cette crainte maudite

M'empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.

Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.

Et la peur se corrige-t-elle ?

Je crois même qu'en bonne foi

Les hommes ont peur comme moi. "

Ainsi raisonnait notre Lièvre,

Et cependant faisait le guet.

Il était douteux, inquiet :

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

Le mélancolique animal,

En rêvant à cette matière,

Entend un léger bruit : ce lui fut un signal

Pour s'enfuir devers sa tanière.

Il s'en alla passer sur le bord d'un étang.

Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;

Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.

"Oh! dit-il, j'en fais faire autant

Qu'on m'en fait faire ! Ma présence

Effraie aussi les gens ! je mets l'alarme au camp !

Et d'où me vient cette vaillance ?

Comment ? Des animaux qui tremblent devant moi !

Je suis donc un foudre de guerre !

Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre

Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. "

 

II, 15 Le Coq et le Renard

 

Sur la branche d'un arbre était en sentinelle

Un vieux Coq adroit et matois.

"Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,

Nous ne sommes plus en querelle :

Paix générale cette fois.

Je viens te l'annoncer ; descends, que je t'embrasse.

Ne me retarde point, de grâce ;

Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.

Les tiens et toi pouvez vaquer

Sans nulle crainte à vos affaires ;

Nous vous y servirons en frères.

Faites-en les feux dès ce soir.

Et cependant viens recevoir

Le baiser d'amour fraternelle.

- Ami, reprit le coq, je ne pouvais jamais

Apprendre une plus douce et meilleur nouvelle

Que celle

De cette paix ;

Et ce m'est une double joie

De la tenir de toi. Je vois deux Lévriers,

Qui, je m'assure, sont courriers

Que pour ce sujet on envoie.

Ils vont vite, et seront dans un moment à nous.

Je descends ; nous pourrons nous entre-baiser tous.

-Adieu, dit le Renard, ma traite est longue à faire :

Nous nous réjouirons du succès de l'affaire

Une autre fois. Le galand aussitôt

Tire ses grègues, gagne au haut,

mal content de son stratagème ;

Et notre vieux Coq en soi-même

Se mit à rire de sa peur ;

Car c'est double plaisir de tromper le trompeur.

 

II, 16 Le Corbeau voulant imiter l'Aigle

 

L'Oiseau de Jupiter enlevant un mouton,

Un Corbeau témoin de l'affaire,

Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,

En voulut sur l'heure autant faire.

Il tourne à l'entour du troupeau,

Marque entre cent Moutons le plus gras, le plus beau,

Un vrai Mouton de sacrifice :

On l'avait réservé pour la bouche des Dieux.

Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux :

Je ne sais qui fut ta nourrice ;

Mais ton corps me paraît en merveilleux état :

Tu me serviras de pâture.

Sur l'animal bêlant à ces mots il s'abat.

La Moutonnière créature

Pesait plus qu'un fromage, outre que sa toison

Etait d'une épaisseur extrême,

Et mêlée à peu près de la même façon

Que la barbe de Polyphème.

Elle empêtra si bien les serres du Corbeau

Que le pauvre animal ne put faire retraite.

Le Berger vient, le prend, l'encage bien et beau,

Le donne à ses enfants pour servir d'amusette.

Il faut se mesurer, la conséquence est nette :

Mal prend aux Volereaux de faire les Voleurs.

L'exemple est un dangereux leurre :

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands Seigneurs ;

Où la Guêpe a passé, le Moucheron demeure.

 

II, 17 Le Paon se plaignant à Junon

 

Le Paon se plaignait à Junon :

Déesse, disait-il, ce n'est pas sans raison

Que je me plains, que je murmure :

Le chant dont vous m'avez fait don

Déplaît à toute la Nature ;

Au lieu qu'un Rossignol, chétive créature,

Forme des sons aussi doux qu'éclatants,

Est lui seul l'honneur du Printemps.

Junon répondit en colère :

Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,

Est-ce à toi d'envier la voix du Rossignol,

Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col

Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ;

Qui te panades, qui déploies

Une si riche queue, et qui semble à nos yeux

La Boutique d'un Lapidaire ?

Est-il quelque oiseau sous les Cieux

Plus que toi capable de plaire ?

Tout animal n'a pas toutes propriétés.

Nous vous avons donné diverses qualités :

Les uns ont la grandeur et la force en partage ;

Le Faucon est léger, l'Aigle plein de courage ;

Le Corbeau sert pour le présage,

La Corneille avertit des malheurs à venir ;

Tous sont contents de leur ramage.

Cesse donc de te plaindre, ou bien, pour te punir,

Je t'ôterai ton plumage.

 

II, 18 La Chatte métamorphosée en femme

 

Un homme chérissait éperdument sa Chatte ;

Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,

Qui miaulait d'un ton fort doux.

Il était plus fou que les fous.

Cet Homme donc, par prières, par larmes,

Par sortilèges et par charmes,

Fait tant qu'il obtient du destin

Que sa Chatte en un beau matin

Devient femme, et le matin même,

Maître sot en fait sa moitié.

Le voilà fou d'amour extrême,

De fou qu'il était d'amitié.

Jamais la Dame la plus belle

Ne charma tant son Favori

Que fait cette épouse nouvelle

Son hypocondre de mari.

Il l'amadoue, elle le flatte ;

Il n'y trouve plus rien de Chatte,

Et poussant l'erreur jusqu'au bout,

La croit femme en tout et partout,

Lorsque quelques Souris qui rongeaient de la natte

Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

Aussitôt la femme est sur pieds :

Elle manqua son aventure.

Souris de revenir, femme d'être en posture.

Pour cette fois elle accourut à point :

Car ayant changé de figure,

Les souris ne la craignaient point.

Ce lui fut toujours une amorce,

Tant le naturel a de force.

Il se moque de tout, certain âge accompli :

Le vase est imbibé, l'étoffe a pris son pli.

En vain de son train ordinaire

On le veut désaccoutumer.

Quelque chose qu'on puisse faire,

On ne saurait le réformer.

Coups de fourche ni d'étrivières

Ne lui font changer de manières ;

Et, fussiez-vous embâtonnés,

Jamais vous n'en serez les maîtres.

Qu'on lui ferme la porte au nez,

Il reviendra par les fenêtres.

 

II, 19 Le Lion et l'Ane chassant

 

Le roi des animaux se mit un jour en tête

De giboyer. Il célébrait sa fête.

Le gibier du Lion, ce ne sont pas moineaux,

Mais beaux et bons Sangliers, Daims et Cerfs bons et beaux.

Pour réussir dans cette affaire,

Il se servit du ministère

De l'Ane à la voix de Stentor.

L'Ane à Messer Lion fit office de Cor.

Le Lion le posta, le couvrit de ramée,

Lui commanda de braire, assuré qu'à ce son

Les moins intimidés fuiraient de leur maison.

Leur troupe n'était pas encore accoutumée

A la tempête de sa voix ;

L'air en retentissait d'un bruit épouvantable ;

La frayeur saisissait les hôtes de ces bois.

Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable

Où les attendait le Lion.

N'ai-je pas bien servi dans cette occasion ?

Dit l'Ane, en se donnant tout l'honneur de la chasse.

- Oui, reprit le Lion, c'est bravement crié :

Si je connaissais ta personne et ta race,

J'en serais moi-même effrayé.

L'Ane, s'il eût osé, se fût mis en colère,

Encor qu'on le raillât avec juste raison :

Car qui pourrait souffrir un Ane fanfaron ?

Ce n'est pas là leur caractère.

 

II, 20 Testament expliqué par Esope

 

Si ce qu'on dit d'Esope est vrai,

C'était l'Oracle de la Grèce :

Lui seul avait plus de sagesse

Que tout l'Aréopage. En voici pour essai

Une histoire des plus gentilles,

Et qui pourra plaire au Lecteur.

 

Un certain homme avait trois filles,

Toutes trois de contraire humeur :

Une buveuse, une coquette,

La troisième avare parfaite.

Cet homme, par son Testament,

Selon les Lois municipales,

Leur laissa tout son bien par portions égales,

En donnant à leur Mère tant,

Payable quand chacune d'elles

Ne posséderait plus sa contingente part.

Le Père mort, les trois femelles

Courent au Testament sans attendre plus tard.

On le lit ; on tâche d'entendre

La volonté du Testateur ;

Mais en vain : car comment comprendre

Qu'aussitôt que chacune soeur

Ne possédera plus sa part héréditaire,

Il lui faudra payer sa Mère ?

Ce n'est pas un fort bon moyen

Pour payer, que d'être sans bien.

Que voulait donc dire le Père ?

L'affaire est consultée, et tous les Avocats,

Après avoir tourné le cas

En cent et cent mille manières,

Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,

Et conseillent aux héritières

De partager le bien sans songer au surplus.

Quant à la somme de la veuve,

Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve :

Il faut que chaque soeur se charge par traité

Du tiers, payable à volonté,

Si mieux n'aime la Mère en créer une rente,

Dès le décès du mort courante.

La chose ainsi réglée, on composa trois lots :

En l'un, les maisons de bouteille,

Les buffets dressés sous la treille,

La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs,

Les magasins de malvoisie,

Les esclaves de bouche, et, pour dire en deux mots,

L'attirail de la goinfrerie ;

Dans un autre celui de la coquetterie :

La maison de la Ville et les meubles exquis,

Les Eunuques et les Coiffeuses,

Et les Brodeuses,

Les joyaux, les robes de prix ;

Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,

Les troupeaux et le pâturage,

Valets et bêtes de labeur.

Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire

Que peut-être pas une soeur

N'aurait ce qui lui pourrait plaire.

Ainsi chacune prit son inclination ;

Le tout à l'estimation.

Ce fut dans la ville d'Athènes

Que cette rencontre arriva.

Petits et grands, tout approuva

Le partage et le choix. Esope seul trouva

Qu'après bien du temps et des peines

Les gens avaient pris justement

Le contre-pied du Testament.

Si le défunt vivait, disait-il, que l'Attique

Aurait de reproches de lui !

Comment ! ce peuple qui se pique

D'être le plus subtil des peuples d'aujourd'hui

A si mal entendu la volonté suprême

D'un testateur ! Ayant ainsi parlé,

Il fait le partage lui-même,

Et donne à chaque soeur un lot contre son gré,

Rien qui pût être convenable,

Partant rien aux soeurs d'agréable :

A la Coquette, l'attirail

Qui suit les personnes buveuses ;

La Biberonne eut le bétail ;

La Ménagère eut les coiffeuses.

Tel fut l'avis du Phrygien,

Alléguant qu'il n'était moyen

Plus sûr pour obliger ces filles

A se défaire de leur bien,

Qu'elles se marieraient dans les bonnes familles,

Quand on leur verrait de l'argent ;

Paieraient leur Mère tout comptant ;

Ne posséderaient plus les effets de leur Père,

Ce que disait le Testament.

Le peuple s'étonna comme il se pouvait faire

Qu'un homme seul eût plus de sens

Qu'une multitude de gens.

 

III, 1 Le Meunier, son Fils, et l'Ane

 

L'invention des Arts étant un droit d'aînesse,

Nous devons l'Apologue à l'ancienne Grèce.

Mais ce champ ne se peut tellement moissonner

Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.

La feinte est un pays plein de terres désertes.

Tous les jours nos Auteurs y font des découvertes.

Je t'en veux dire un trait assez bien inventé ;

Autrefois à Racan Malherbe l'a conté.

Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa Lyre,

Disciples d'Apollon, nos Maîtres, pour mieux dire,

Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins

(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),

Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,

Vous qui devez savoir les choses de la vie,

Qui par tous ses degrés avez déjà passé,

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,

A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense.

Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.

Dois-je dans la Province établir mon séjour,

Prendre emploi dans l'Armée, ou bien charge à la Cour ?

Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes.

La guerre a ses douceurs, l'Hymen a ses alarmes.

Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;

Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter.

Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !

Ecoutez ce récit avant que je réponde.

 

J'ai lu dans quelque endroit qu'un Meunier et son fils,

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire,

Allaient vendre leur Ane, un certain jour de foire.

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.

Le premier qui les vit de rire s'éclata.

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.

Le Meunier à ces mots connaît son ignorance ;

Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.

L'Ane, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,

Se plaint en son patois. Le Meunier n'en a cure.

Il fait monter son fils, il suit, et d'aventure

Passent trois bons Marchands. Cet objet leur déplut.

Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :

Oh là ! oh ! descendez, que l'on ne vous le dise,

Jeune homme, qui menez Laquais à barbe grise.

C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.

- Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.

L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte,

Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte

Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,

Tandis que ce nigaud, comme un Evêque assis,

Fait le veau sur son Ane, et pense être bien sage.

- Il n'est, dit le Meunier, plus de Veaux à mon âge :

Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez.

Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,

L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.

Au bout de trente pas, une troisième troupe

Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous,

Le Baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.

Hé quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !

N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?

Sans doute qu'à la Foire ils vont vendre sa peau.

- Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Essayons toutefois, si par quelque manière

Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.

L'Ane, se prélassant, marche seul devant eux.

Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode

Que Baudet aille à l'aise, et Meunier s'incommode ?

Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ?

Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.

Ils usent leurs souliers, et conservent leur Ane.

Nicolas au rebours, car, quand il va voir Jeanne,

Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.

Beau trio de Baudets ! Le Meunier repartit :

Je suis Ane, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ;

Mais que dorénavant on me blâme, on me loue ;

Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien ;

J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.

 

Quant à vous, suivez Mars, ou l'Amour, ou le Prince ;

Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;

Prenez femme, Abbaye, Emploi, Gouvernement :

Les gens en parleront, n'en doutez nullement.

 

III, 2 Les Membres et l'Estomac

 

Je devais par la Royauté

Avoir commencé mon Ouvrage.

A la voir d'un certain côté,

Messer Gaster en est l'image.

S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.

De travailler pour lui les membres se lassant,

Chacun d'eux résolut de vivre en Gentilhomme,

Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster.

Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu'il vécût d'air.

Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme.

Et pour qui ? Pour lui seul ; nous n'en profitons pas :

Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.

Chommons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre.

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d'agir, les jambes de marcher.

Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher.

Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.

Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;

Il ne se forma plus de nouveau sang au coeur :

Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent

Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,

A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.

Ceci peut s'appliquer à la grandeur Royale.

Elle reçoit et donne, et la chose est égale.

Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d'elle l'aliment.

Elle fait subsister l'artisan de ses peines,

Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,

Maintient le Laboureur, donne paie au soldat,

Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l'Etat.

Ménénius le sut bien dire.

La Commune s'allait séparer du Sénat.

Les mécontents disaient qu'il avait tout l'Empire,

Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité ;

Au lieu que tout le mal était de leur côté,

Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.

Le peuple hors des murs était déjà posté,

La plupart s'en allaient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fit voir

Qu'ils étaient aux membres semblables,

Et par cet apologue, insigne entre les Fables,

Les ramena dans leur devoir.

 

III, 3 Le Loup devenu Berger

 

Un Loup qui commençait d'avoir petite part

Aux Brebis de son voisinage,

Crut qu'il fallait s'aider de la peau du Renard

Et faire un nouveau personnage.

Il s'habille en Berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d'un bâton,

Sans oublier la Cornemuse.

Pour pousser jusqu'au bout la ruse,

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :

C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.

Sa personne étant ainsi faite

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le sycophante approche doucement.

Guillot le vrai Guillot étendu sur l'herbette,

Dormait alors profondément.

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.

La plupart des Brebis dormaient pareillement.

L'hypocrite les laissa faire,

Et pour pouvoir mener vers son fort les Brebis

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu'il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire,

Il ne put du Pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les Brebis, le Chien, le Garçon.

Le pauvre Loup, dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir ni se défendre.

 

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.

Quiconque est Loup agisse en Loup :

C'est le plus certain de beaucoup.

 

III, 4 Les Grenouilles qui demandent un roi

 

Les Grenouilles, se lassant

De l'état Démocratique,

Par leurs clameurs firent tant

Que Jupin les soumit au pouvoir Monarchique.

Il leur tomba du Ciel un Roi tout pacifique :

Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant

Que la gent marécageuse,

Gent fort sotte et fort peureuse,

S'alla cacher sous les eaux,

Dans les joncs, dans les roseaux,

Dans les trous du marécage,

Sans oser de longtemps regarder au visage

Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau ;

Or c'était un Soliveau,

De qui la gravité fit peur à la première

Qui de le voir s'aventurant

Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant.

Une autre la suivit, une autre en fit autant,

Il en vint une fourmilière ;

Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.

Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.

Jupin en a bientôt la cervelle rompue.

Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue.

Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,

Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir,

Et Grenouilles de se plaindre ;

Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir

A ses lois croit-il nous astreindre ?

Vous avez dû premièrement

Garder votre Gouvernement ;

Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire

Que votre premier roi fût débonnaire et doux :

De celui-ci contentez-vous,

De peur d'en rencontrer un pire.

 

III, 5 Le Renard et le Bouc

 

Capitaine Renard allait de compagnie

Avec son ami Bouc des plus haut encornés.

Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;

L'autre était passé maître en fait de tromperie.

La soif les obligea de descendre en un puits.

Là chacun d'eux se désaltère.

Après qu'abondamment tous deux en eurent pris,

Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, compère ?

Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.

Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi :

Mets-les contre le mur. Le long de ton échine

Je grimperai premièrement ;

Puis sur tes cornes m'élevant,

A l'aide de cette machine,

De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t'en tirerai.

- Par ma barbe, dit l'autre, il est bon ; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n'aurais jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l'avoue.

Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,

Et vous lui fait un beau sermon

Pour l'exhorter à patience.

Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence

Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n'aurais pas, à la légère,

Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors.

Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts :

Car pour moi, j'ai certaine affaire

Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.

En toute chose il faut considérer la fin.

 

III, 6 L'Aigle, la Laie, et la Chatte

 

L'Aigle avait ses petits au haut d'un arbre creux.

La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;

Et sans s'incommoder, moyennant ce partage,

Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.

La Chatte détruisit par sa fourbe l'accord.

Elle grimpa chez l'Aigle, et lui dit : Notre mort

(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères)

Ne tardera possible guères.

Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment

Cette maudite Laie, et creuser une mine ?

C'est pour déraciner le chêne assurément,

Et de nos nourrissons attirer la ruine.

L'arbre tombant, ils seront dévorés :

Qu'ils s'en tiennent pour assurés.

S'il m'en restait un seul, j'adoucirais ma plainte.

Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,

La perfide descend tout droit

A l'endroit

Où la Laie était en gésine.

Ma bonne amie et ma voisine,

Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis.

L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits :

Obligez-moi de n'en rien dire :

Son courroux tomberait sur moi.

Dans cette autre famille ayant semé l'effroi,

La Chatte en son trou se retire.

L'Aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins

De ses petits ; la Laie encore moins :

Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,

Ce doit être celui d'éviter la famine.

A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine

Pour secourir les siens dedans l'occasion :

L'Oiseau Royal, en cas de mine,

La Laie, en cas d'irruption.

La faim détruisit tout : il ne resta personne

De la gent Marcassine et de la gent Aiglonne,

Qui n'allât de vie à trépas :

Grand renfort pour Messieurs les Chats.

 

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse ?

Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,

Celui qu'à meilleur droit tout l'Univers abhorre,

C'est la fourbe, à mon avis.

 

III, 7 L'Ivrogne et sa Femme

 

Chacun a son défaut où toujours il revient :

Honte ni peur n'y remédie.

Sur ce propos, d'un conte il me souvient :

Je ne dis rien que je n'appuie

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus

Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.

Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course

Qu'ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci plein du jus de la treille,

Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille,

Sa femme l'enferma dans un certain tombeau.

Là les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve

L'attirail de la mort à l'entour de son corps :

Un luminaire, un drap des morts.

Oh ! dit-il, qu'est ceci ? Ma femme est-elle veuve ?

Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton,

Masquée et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.

L'Epoux alors ne doute en aucune manière

Qu'il ne soit citoyen d'enfer.

Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.

- La cellerière du royaume

De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger

A ceux qu'enclôt la tombe noire.

Le Mari repart sans songer :

Tu ne leur portes point à boire ?

 

III, 8 La Goutte et l'Araignée

 

Quand l'Enfer eut produit la Goutte et l'Araignée,

"Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter

D'être pour l'humaine lignée

Egalement à redouter.

Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.

Voyez-vous ces cases étrètes,

Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ?

Je me suis proposé d'en faire vos retraites.

Tenez donc, voici deux bûchettes ;

Accommodez-vous, ou tirez.

- Il n'est rien, dit l'Aragne, aux cases qui me plaise. "

L'autre, tout au rebours, voyant les Palais pleins

De ces gens nommés Médecins,

Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.

Elle prend l'autre lot, y plante le piquet,

S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme,

Disant : "Je ne crois pas qu'en ce poste je chomme,

Ni que d'en déloger et faire mon paquet

Jamais Hippocrate me somme."

L'Aragne cependant se campe en un lambris,

Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie,

Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie,

Voilà des moucherons de pris.

Une servante vient balayer tout l'ouvrage.

Autre toile tissue, autre coup de balai.

Le pauvre Bestion tous les jours déménage.

Enfin, après un vain essai,

Il va trouver la Goutte. Elle était en campagne,

Plus malheureuse mille fois

Que la plus malheureuse Aragne.

Son hôte la menait tantôt fendre du bois,

Tantôt fouir, houer. Goutte bien tracassée

Est, dit-on, à demi pansée.

"Oh! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.

Changeons, ma soeur l'Aragne." Et l'autre d'écouter :

Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :

Point de coup de balai qui l'oblige à changer.

La Goutte, d'autre part, va tout droit se loger

Chez un Prélat, qu'elle condamne

A jamais du lit ne bouger.

Cataplasmes, Dieu sait. Les gens n'ont point de honte

De faire aller le mal toujours de pis en pis.

L'une et l'autre trouva de la sorte son conte ;

Et fit très sagement de changer de logis.

 

III, 9 Le Loup et la Cigogne

 

Les Loups mangent gloutonnement.

Un Loup donc étant de frairie

Se pressa, dit-on, tellement

Qu'il en pensa perdre la vie :

Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce Loup, qui ne pouvait crier,

Près de là passe une Cigogne.

Il lui fait signe ; elle accourt.

Voilà l'Opératrice aussitôt en besogne.

Elle retira l'os ; puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.

"Votre salaire ? dit le Loup :

Vous riez, ma bonne commère !

Quoi ? ce n'est pas encor beaucoup

D'avoir de mon gosier retiré votre cou ?

Allez, vous êtes une ingrate :

Ne tombez jamais sous ma patte. "

 

III, 10 Le Lion abattu par l'homme

 

On exposait une peinture

Où l'artisan avait tracé

Un Lion d'immense stature

Par un seul homme terrassé.

Les regardants en tiraient gloire.

Un Lion en passant rabattit leur caquet.

"Je vois bien, dit-il, qu'en effet

On vous donne ici la victoire ;

Mais l'Ouvrier vous a déçus :

Il avait liberté de feindre.

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si mes confrères savaient peindre."

 

III, 11 Le Renard et les Raisins

 

Certain Renard Gascon, d'autres disent Normand,

Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille

Des Raisins mûrs apparemment,

Et couverts d'une peau vermeille.

Le galand en eût fait volontiers un repas ;

Mais comme il n'y pouvait atteindre :

"Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. "

Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

 

III, 12 Le Cygne et le Cuisinier

 

Dans une ménagerie

De volatiles remplie

Vivaient le Cygne et l'Oison :

Celui-là destiné pour les regards du maître ;

Celui-ci, pour son goût : l'un qui se piquait d'être

Commensal du jardin, l'autre, de la maison.

Des fossés du Château faisant leurs galeries,

Tantôt on les eût vus côte à côte nager,

Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger,

Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.

Un jour le Cuisinier, ayant trop bu d'un coup,

Prit pour Oison le Cygne ; et le tenant au cou,

Il allait l'égorger, puis le mettre en potage.

L'oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage.

Le Cuisinier fut fort surpris,

Et vit bien qu'il s'était mépris.

"Quoi ? je mettrois, dit-ilj un tel chanteur en soupe !

Non, non, ne plaise aux Dieux que jamais ma main coupe

La gorge à qui s'en sert si bien! "

 

Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe

Le doux parler ne nuit de rien.

 

III, 13 Les Loups et les Brebis

 

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les Loups firent la paix avecque les Brebis.

C'était apparemment le bien des deux partis ;

Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,

Les Bergers de leur peau se faisaient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d'autre part pour les carnages :

Ils ne pouvaient jouir qu'en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc : on donne des otages ;

Les Loups, leurs Louveteaux ; et les Brebis, leurs Chiens.

L'échange en étant fait aux formes ordinaires

Et réglé par des Commissaires,

Au bout de quelque temps que Messieurs les Louvats

Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,

lls vous prennent le temps que dans la Bergerie

Messieurs les Bergers n'étaient pas,

Etranglent la moitié des Agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.

Ils avaient averti leurs gens secrètement.

Les Chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,

Furent étranglés en dormant :

Cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux ; un seul n'en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J'en conviens ; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi ?

 

III, 14 Le Lion devenu vieux

 

Le Lion, terreur des forêts,

Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets,

Devenus forts par sa faiblesse.

Le Cheval s'approchant lui donne un coup de pied ;

Le Loup un coup de dent, le Boeuf un coup de corne.

Le malheureux Lion, languissant, triste, et morne,

Peut a peine rugir, par l'âge estropié.

Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes ;

Quand voyant l'Ane même à son antre accourir :

"Ah ! c'est trop, lui dit-il ; je voulais bien mourir ;

Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. "

 

III, 15 Philomèle et Progné

 

Autrefois Progné l'hirondelle,

De sa demeure s'écarta,

Et loin des Villes s'emporta

Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.

"Ma soeur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?

Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue :

Je ne me souviens point que vous soyez venue,

Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

Dites-moi, que pensez-vous faire ?

Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?

- Ah! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? "

Progné lui repartit : "Eh quoi ? cette musique,

Pour ne chanter qu'aux animaux,

Tout au plus à quelque rustique ?

Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?

Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.

Aussi bien, en voyant les bois,

Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,

Parmi des demeures pareilles,

Exerça sa fureur sur vos divins appas.

- Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage

Qui fait, reprit sa soeur, que je ne vous suis pas.

En voyant les hommes, hélas !

Il m'en souvient bien davantage. "

 

III, 16 La Femme noyée

 

Je ne suis pas de ceux qui disent : "Ce n'est rien :

C'est une femme qui se noie. "

Je dis que c'est beaucoup ; et ce sexe vaut bien

Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie.

Ce que j'avance ici n'est point hors de propos,

Puisqu'il s'agit en cette Fable,

D'une femme qui dans les flots

Avait fini ses jours par un sort déplorable.

Son Epoux en cherchait le corps,

Pour lui rendre, en cette aventure,

Les honneurs de la sépulture.

Il arriva que sur les bords

Du fleuve auteur de sa disgrâce

Des gens se promenaient ignorants l'accident.

Ce mari donc leur demandant

S'ils n'avaient de sa femme aperçu nulle trace :

"Nulle, reprit l'un d'eux ; mais cherchez-la plus bas ;

Suivez le fil de la rivière. "

Un autre repartit : "Non, ne le suivez pas ;

Rebroussez plutôt en arrière :

Quelle que soit la pente et l'inclination

Dont l'eau par sa course l'emporte,

L'esprit de contradiction

L'aura fait flotter d'autre sorte. "

Cet homme se raillait assez hors de saison.

Quant à l'humeur contredisante,

Je ne sais s'il avait raison ;

Mais que cette humeur soit ou non

Le défaut du sexe et sa pente,

Quiconque avec elle naîtra

Sans faute avec elle mourra,

Et jusqu'au bout contredira,

Et, s'il peut, encor par-delà.

 

III, 17 La Belette entrée dans un grenier

 

Damoiselle Belette, au corps long et flouet,

Entra dans un Grenier par un trou fort étroit :

Elle sortait de maladie.

Là, vivant à discrétion,

La galante fit chère lie,

Mangea, rongea : Dieu sait la vie,

Et le lard qui périt en cette occasion !

La voilà, pour conclusion,

Grasse, mafflue et rebondie.

Au bout de la semaine, ayant dîné son soû,

Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,

Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise

Après avoir fait quelques tours,

"C'est, dit-elle, l'endroit : me voilà bien surprise ;

J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours. "

Un Rat, qui la voyait en peine,

Lui dit : "Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.

Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.

Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres ;

Mais ne confondons point, par trop approfondir,

Leurs affaires avec les vôtres. "

 

III, 18 Le Chat et un vieux Rat

 

J'ai lu chez un conteur de Fables,

Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des Chats,

L'Attila, le fléau des Rats,

Rendait ces derniers misérables :

J'ai lu, dis-je, en certain Auteur,

Que ce Chat exterminateur,

Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :

Il voulait de Souris dépeupler tout le monde.

Les planches qu'on suspend sur un léger appui,

La mort aux Rats, les Souricières,

N'étaient que jeux au prix de lui.

Comme il voit que dans leurs tanières

Les Souris étaient prisonnières,

Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher,

Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher

Se pend la tête en bas : la bête scélérate

A de certains cordons se tenait par la patte.

Le peuple des Souris croit que c'est châtiment,

Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage,

Egratigné quelqu'un, causé quelque dommage,

Enfin qu'on a pendu le mauvais garnement.

Toutes, dis-je, unanimement

Se promettent de rire à son enterrement,

Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête,

Puis rentrent dans leurs nids à rats,

Puis ressortant font quatre pas,

Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fête :

Le pendu ressuscite ; et sur ses pieds tombant,

Attrape les plus paresseuses.

"Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant :

C'est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses

Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :

Vous viendrez toutes au logis. "

Il prophétisait vrai : notre maître Mitis

Pour la seconde fois les trompe et les affine,

Blanchit sa robe et s'enfarine,

Et de la sorte déguisé,

Se niche et se blottit dans une huche ouverte.

Ce fut à lui bien avisé :

La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.

Un Rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour :

C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour ;

Même il avait perdu sa queue à la bataille.

"Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,

S'écria-t-il de loin au Général des Chats.

Je soupçonne dessous encor quelque machine.

Rien ne te sert d'être farine ;

Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.

C'était bien dit à lui ; j'approuve sa prudence :

Il était expérimenté,

Et savait que la méfiance

Est mère de la sûreté.

 

IV, 1 Le Lion amoureux

 

A Mademoiselle de Sévigné

 

Sévigné, de qui les attraits

Servent aux Grâces de modèle,

Et qui naquîtes toute belle,

A votre indifférence près,

Pourriez-vous être favorable

Aux jeux innocents d'une Fable,

Et voir, sans vous épouvanter,

Un Lion qu'Amour sut dompter ?

Amour est un étrange maître.

Heureux qui peut ne le connaître

Que par récit, lui ni ses coups !

Quand on en parle devant vous,

Si la vérité vous offense,

La Fable au moins se peut souffrir :

Celle-ci prend bien l'assurance

De venir à vos pieds s'offrir,

Par zèle et par reconnaissance.

 

Du temps que les bêtes parlaient,

Les Lions entre autres voulaient

Etre admis dans notre alliance.

Pourquoi non ? puisque leur engeance

Valait la nôtre en ce temps-là,

Ayant courage, intelligence,

Et belle hure outre cela.

Voici comment il en alla :

Un Lion de haut parentage,

En passant par un certain pré,

Rencontra Bergère à son gré :

Il la demande en mariage.

Le père aurait fort souhaité

Quelque gendre un peu moins terrible.

La donner lui semblait bien dur ;

La refuser n'était pas sûr ;

Même un refus eût fait possible

Qu'on eût vu quelque beau matin

Un mariage clandestin.

Car outre qu'en toute manière

La belle était pour les gens fiers,

Fille se coiffe volontiers

D'amoureux à longue crinière.

Le Père donc ouvertement

N'osant renvoyer notre amant,

Lui dit : "Ma fille est délicate ;

Vos griffes la pourront blesser

Quand vous voudrez la caresser.

Permettez donc qu'à chaque patte

On vous les rogne, et pour les dents,

Qu'on vous les lime en même temps.

Vos baisers en seront moins rudes,

Et pour vous plus délicieux ;

Car ma fille y répondra mieux,

Etant sans ces inquiétudes.

Le Lion consent à cela,

Tant son âme était aveuglée !

Sans dents ni griffes le voilà,

Comme place démantelée.

On lâcha sur lui quelques chiens :

Il fit fort peu de résistance.

Amour, Amour, quand tu nous tiens

On peut bien dire : "Adieu prudence. "

 

IV, 2 Le Berger et la Mer

 

Du rapport d'un troupeau, dont il vivait sans soins,

Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite :

Si sa fortune était petite,

Elle était sûre tout au moins.

A la fin, les trésors déchargés sur la plage

Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau,

Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.

Cet argent périt par naufrage.

Son maître fut réduit à garder les Brebis,

Non plus Berger en chef comme il était jadis,

Quand ses propres Moutons paissaient sur le rivage :

Celui qui s'était vu Coridon ou Tircis

Fut Pierrot, et rien davantage.

Au bout de quelque temps il fit quelques profits,

Racheta des bêtes à laine ;

Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,

Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :

"Vous voulez de l'argent, ô Mesdames les Eaux,

Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :

Ma foi! vous n'aurez pas le nôtre. "

 

Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.

Je me sers de la vérité

Pour montrer, par expérience,

Qu'un sou, quand il est assuré,

Vaut mieux que cinq en espérance ;

Qu'il se faut contenter de sa condition ;

Qu'aux conseils de la Mer et de l'Ambition

Nous devons fermer les oreilles.

Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront.

La Mer promet monts et merveilles ;

Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront.

 

IV, 3 La Mouche et la Fourmi

 

La Mouche et la Fourmi contestaient de leur prix.

"O Jupiter! dit la première,

Faut-il que l'amour propre aveugle les esprits

D'une si terrible manière,

Qu'un vil et rampant animal

A la fille de l'air ose se dire égal !

Je hante les Palais, je m'assieds à ta table :

Si l'on t'immole un boeuf, j'en goûte devant toi ;

Pendant que celle-ci, chétive et misérable,

Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.

Mais, ma mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un Roi

D'un Empereur, ou d'une Belle ?

Je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux ;

Je me joue entre des cheveux ;

Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ;

Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,

C'est un ajustement des Mouches emprunté.

Puis allez-moi rompre la tête

De vos greniers. - Avez-vous dit ?

Lui répliqua la ménagère.

Vous hantez les Palais ; mais on vous y maudit.

Et quant à goûter la première

De ce qu'on sert devant les Dieux,

Croyez-vous qu'il en vaille mieux ?

Si vous entrez partout, aussi font les profanes.

Sur la tête des Rois et sur celle des Anes

Vous allez vous planter ; je n'en disconviens pas ;

Et je sais que d'un prompt trépas

Cette importunité bien souvent est punie.

Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.

J'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.

Je veux qu'il ait nom Mouche : est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites ?

Nomme-t-on pas aussi Mouches les parasites ?

Cessez donc de tenir un langage si vain :

N'ayez plus ces hautes pensées.

Les Mouches de cour sont chassées ;

Les Mouchards sont pendus ; et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère,

Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.

Alors je jouirai du fruit de mes travaux.

Je n'irai, par monts ni par vaux,

M'exposer au vent, à la pluie ;

Je vivrai sans mélancolie.

Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.

Je vous enseignerai par là

Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire.

Adieu : je perds le temps : laissez-moi travailler ;

Ni mon grenier, ni mon armoire

Ne se remplit à babiller. "

 

IV, 4 Le Jardinier et son Seigneur

 

Un amateur du jardinage,

Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédait en certain Village

Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avait de plant vif fermé cette étendue.

Là croissait à plaisir l'oseille et la laitue,

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,

Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet.

Cette félicité par un Lièvre troublée

Fit qu'au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.

"Ce maudit animal vient prendre sa goulée

Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;

Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :

Il est Sorcier, je crois. -Sorcier ? je l'en défie,

Repartit le Seigneur . Fût-il diable, Miraut,

En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.

Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.

- Et quand ? - Et dès demain, sans tarder plus longtemps. "

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.

"Cà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?

La fille du logis, qu'on vous voie, approchez :

Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?

Bon homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez

Qu'il faut fouiller à l'escarcelle. "

Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,

Auprès de lui la fait asseoir,

Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,

Toutes sottises dont la Belle

Se défend avec grand respect ;

Tant qu'au père à la fin cela devient suspect.

Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.

"De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.

- Monsieur, ils sont à vous. - Vraiment ! dit le Seigneur,

Je les reçois, et de bon coeur. "

Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,

Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :

Il commande chez l'hôte, y prend des libertés,

Boit son vin, caresse sa fille.

L'embarras des chasseurs succède au déjeuné.

Chacun s'anime et se prépare :

Les trompes et les cors font un tel tintamarre

Que le bon homme est étonné.

Le pis fut que l'on mit en piteux équipage

Le pauvre potager ; adieu planches, carreaux ;

Adieu chicorée et porreaux ;

Adieu de quoi mettre au potage.

Le Lièvre était gîté dessous un maître chou.

On le quête ; on le lance, il s'enfuit par un trou,

Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie

Que l'on fit à la pauvre haie

Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal

Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.

Le bon homme disait : "Ce sont là jeux de Prince."

Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens

Firent plus de dégât en une heure de temps

Que n'en auraient fait en cent ans

Tous les lièvres de la Province.

 

Petits Princes, videz vos débats entre vous :

De recourir aux rois vous seriez de grands fous.

Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,

Ni les faire entrer sur vos terres.

 

IV, 5 L'Ane et le petit Chien

 

Ne forçons point notre talent,

Nous ne ferions rien avec grâce :

Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,

Ne saurait passer pour galant.

Peu de gens, que le Ciel chérit et gratifie,

Ont le don d'agréer infus avec la vie.

C'est un point qu'il leur faut laisser,

Et ne pas ressembler à l'Ane de la Fable,

Qui pour se rendre plus aimable

Et plus cher à son maître, alla le caresser.

"Comment ? disait-il en son âme,

Ce Chien, parce qu'il est mignon,

Vivra de pair à compagnon

Avec Monsieur, avec Madame ;

Et j'aurai des coups de bâton ?

Que fait-il ? il donne la patte ;

Puis aussitôt il est baisé :

S'il en faut faire autant afin que l'on me flatte,

Cela n'est pas bien malaisé. "

Dans cette admirable pensée,

Voyant son Maître en joie, il s'en vient lourdement,

Lève une corne toute usée,

La lui porte au menton fort amoureusement,

Non sans accompagner, pour plus grand ornement,

De son chant gracieux cette action hardie.

"Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie !

Dit le Maître aussitôt. Holà, Martin bâton! "

Martin bâton accourt ; l'Ane change de ton.

Ainsi finit la comédie.

 

IV, 6 Le Combat des Rats et des Belettes

 

La nation des Belettes,

Non plus que celle des Chats,

Ne veut aucun bien aux Rats ;

Et sans les portes étrètes

De leurs habitations,

L'animal à longue échine

En ferait, je m'imagine,

De grandes destructions.

Or une certaine année

Qu'il en était à foison,

Leur Roi, nommé Ratapon,

Mit en campagne une armée.

Les Belettes, de leur part,

Déployèrent l'étendard.

Si l'on croit la renommée,

La Victoire balança :

Plus d'un guéret s'engraissa

Du sang de plus d'une bande.

Mais la perte la plus grande

Tomba presque en tous endroits

Sur le peuple Souriquois.

Sa déroute fut entière,

Quoi que pût faire Artarpax,

Psicarpax, Méridarpax,

Qui, tout couverts de poussière,

Soutinrent assez longtemps

Les efforts des combattants.

Leur résistance fut vaine :

Il fallut céder au sort :

Chacun s'enfuit au plus fort,

Tant Soldat que Capitaine.

Les Princes périrent tous.

La racaille, dans des trous

Trouvant sa retraite prête,

Se sauva sans grand travail.

Mais les Seigneurs sur leur tête

Ayant chacun un plumail,

Des cornes ou des aigrettes,

Soit comme marques d'honneur,

Soit afin que les Belettes

En conçussent plus de peur,

Cela causa leur malheur.

Trou, ni fente, ni crevasse

Ne fut large assez pour eux,

Au lieu que la populace

Entrait dans les moindres creux.

La principale jonchée

Fut donc des principaux Rats.

Une tête empanachée

N'est pas petit embarras.

Le trop superbe équipage

Peut souvent en un passage

Causer du retardement.

Les petits, en toute affaire

Esquivent fort aisément ;

Les grands ne le peuvent faire.

 

IV, 7 Le Singe et le Dauphin

 

C'était chez les Grecs un usage

Que sur la mer tous voyageurs

Menaient avec eux en voyage

Singes et Chiens de Bateleurs.

Un Navire en cet équipage

Non loin d'Athènes fit naufrage,

Sans les Dauphins tout eût péri.

Cet animal est fort ami

De notre espèce : en son histoire

Pline le dit, il le faut croire.

Il sauva donc tout ce qu'il put.

Même un Singe en cette occurrence,

Profitant de la ressemblance,

Lui pensa devoir son salut.

Un Dauphin le prit pour un homme,

Et sur son dos le fit asseoir

Si gravement qu'on eût cru voir

Ce chanteur que tant on renomme.

Le Dauphin l'allait mettre à bord,

Quand, par hasard, il lui demande :

"Etes-vous d'Athènes la grande ?

- Oui, dit l'autre ; on m'y connaît fort :

S'il vous y survient quelque affaire,

Employez-moi ; car mes parents

Y tiennent tous les premiers rangs :

Un mien cousin est Juge-Maire. "

Le Dauphin dit : "Bien grand merci :

Et le Pirée a part aussi

A l'honneur de votre présence ?

Vous le voyez souvent ? je pense.

- Tous les jours : il est mon ami,

C'est une vieille connaissance."

Notre Magot prit, pour ce coup,

Le nom d'un port pour un nom d'homme.

De telles gens il est beaucoup

Qui prendraient Vaugirard pour Rome,

Et qui, caquetants au plus dru,

Parlent de tout, et n'ont rien vu.

Le Dauphin rit, tourne la tête,

Et, le Magot considéré,

Il s'aperçoit qu'il n'a tiré

Du fond des eaux rien qu'une bête.

Il l'y replonge, et va trouver

Quelque homme afin de le sauver.

 

IV, 8 L'Homme et l'Idole de bois

 

Certain Païen chez lui gardait un Dieu de bois,

De ces Dieux qui sont sourds, bien qu'ayants des oreilles.

Le païen cependant s'en promettait merveilles.

Il lui coûtait autant que trois.

Ce n'étaient que voeux et qu'offrandes,

Sacrifices de boeufs couronnés de guirlandes.

Jamais Idole, quel qu'il fût,

N'avait eu cuisine si grasse,

Sans que pour tout ce culte à son hôte il échût

Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.

Bien plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit

S'amassait d'une ou d'autre sorte,

L'homme en avait sa part, et sa bourse en souffrait.

La pitance du Dieu n'en était pas moins forte.

A la fin, se fâchant de n'en obtenir rien,

Il vous prend un levier, met en pièces l'Idole,

Le trouve rempli d'or : Quand je t'ai fait du bien,

M'as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?

Va, sors de mon logis : cherche d'autres autels.

Tu ressembles aux naturels

Malheureux, grossiers et stupides :

On n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton.

Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :

J'ai bien fait de changer de ton.

 

IV, 9 Le Geai paré des plumes du Paon

 

Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;

Puis après se l'accommoda ;

Puis parmi d'autres Paons tout fier se panada,

Croyant être un beau personnage.

Quelqu'un le reconnut : il se vit bafoué,

Berné, sifflé, moqué, joué,

Et par Messieurs les Paons plumé d'étrange sorte ;

Même vers ses pareils s'étant réfugié,

Il fut par eux mis à la porte.

Il est assez de geais à deux pieds comme lui,

Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui,

Et que l'on nomme plagiaires.

Je m'en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :

Ce ne sont pas là mes affaires.

 

IV, 10 Le Chameau et les Bâtons flottants

 

Le premier qui vit un Chameau

S'enfuit à cet objet nouveau ;

Le second approcha ; le troisième osa faire

Un licou pour le Dromadaire.

L'accoutumance ainsi nous rend tout familier.

Ce qui nous paraissait terrible et singulier

S'apprivoise avec notre vue,

Quand ce vient à la continue.

Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,

On avait mis des gens au guet,

Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s'empêcher de dire

Que c'était un puissant navire.

Quelques moments après, l'objet devient brûlot,

Et puis nacelle, et puis ballot,

Enfin bâtons flottants sur l'onde.

J'en sais beaucoup de par le monde

A qui ceci conviendrait bien :

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.

 

IV, 11 La Grenouille et le Rat

 

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,

Qui souvent s'engeigne soi-même.

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui :

Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.

Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris,

Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris,

Et qui ne connaissait l'Avent ni le Carême,

Sur le bord d'un marais égayait ses esprits.

Une Grenouille approche, et lui dit en sa langue :

Venez me voir chez moi, je vous ferai festin.

Messire Rat promit soudain :

Il n'était pas besoin de plus longue harangue.

Elle allégua pourtant les délices du bain,

La curiosité, le plaisir du voyage,

Cent raretés à voir le long du marécage :

Un jour il conterait à ses petits-enfants

Les beautés de ces lieux, les moeurs des habitants,

Et le gouvernement de la chose publique

Aquatique.

Un point sans plus tenait le galand empêché :

Il nageait quelque peu ; mais il fallait de l'aide.

La Grenouille à cela trouve un très bon remède :

Le Rat fut à son pied par la patte attaché ;

Un brinc de jonc en fit l'affaire.

Dans le marais entrés, notre bonne commère

S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau,

Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;

Prétend qu'elle en fera gorge-chaude et curée ;

(C'était, à son avis, un excellent morceau).

Déjà dans son esprit la galande le croque.

Il atteste les Dieux ; la perfide s'en moque.

Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,

Un Milan qui dans l'air planait, faisait la ronde,

Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde.

Il fond dessus, l'enlève, et, par même moyen

La Grenouille et le lien.

Tout en fut ; tant et si bien,

Que de cette double proie

L'oiseau se donne au coeur joie,

Ayant de cette façon

A souper chair et poisson.

 

La ruse la mieux ourdie

Peut nuire à son inventeur ;

Et souvent la perfidie

Retourne sur son auteur.

 

IV, 12 Tribut envoyé par les animaux à Alexandre

 

Une Fable avait cours parmi l'antiquité,

Et la raison ne m'en est pas connue.

Que le Lecteur en tire une moralité.

Voici la Fable toute nue.

 

La Renommée ayant dit en cent lieux

Qu'un fils de Jupiter, un certain Alexandre,

Ne voulant rien laisser de libre sous les Cieux,

Commandait que sans plus attendre,

Tout peuple à ses pieds s'allât rendre,

Quadrupèdes, Humains, Eléphants, Vermisseaux,

Les Républiques des Oiseaux ;

La Déesse aux cent bouches, dis-je,

Ayant mis partout la terreur

En publiant l'Edit du nouvel Empereur,

Les Animaux, et toute espèce lige

De son seul appétit, crurent que cette fois

Il fallait subir d'autres lois.

On s'assemble au désert. Tous quittent leur tanière.

Après divers avis, on résout, on conclut

D'envoyer hommage et tribut.

Pour l'hommage et pour la manière,

Le Singe en fut chargé : l'on lui mit par écrit

Ce que l'on voulait qui fût dit.

Le seul tribut les tint en peine.

Car que donner ? il fallait de l'argent.

On en prit d'un Prince obligeant,

Qui possédant dans son domaine

Des mines d'or fournit ce qu'on voulut.

Comme il fut question de porter ce tribut,

Le Mulet et l'Ane s'offrirent,

Assistés du Cheval ainsi que du Chameau.

Tous quatre en chemin ils se mirent,

Avec le Singe, Ambassadeur nouveau.

La Caravane enfin rencontre en un passage

Monseigneur le Lion. Cela ne leur plut point.

Nous nous rencontrons tout à point,

Dit-il, et nous voici compagnons de voyage.

J'allais offrir mon fait à part ;

Mais bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse.

Obligez-moi de me faire la grâce

Que d'en porter chacun un quart.

Ce ne vous sera pas une charge trop grande,

Et j'en serai plus libre, et bien plus en état,

En cas que les Voleurs attaquent notre bande,

Et que l'on en vienne au combat.

Econduire un Lion rarement se pratique.

Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,

Et, malgré le Héros de Jupiter issu,

Faisant chère et vivant sur la bourse publique.

Ils arrivèrent dans un pré

Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,

Où maint Mouton cherchait sa vie :

Séjour du frais, véritable partie

Des Zéphirs. Le Lion n'y fut pas, qu'à ces gens

Il se plaignit d'être malade.

Continuez votre Ambassade,

Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans,

Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.

Pour vous, ne perdez point de temps :

Rendez-moi mon argent, j'en puis avoir affaire.

On déballe ; et d'abord le Lion s'écria,

D'un ton qui témoignait sa joie :

Que de filles, ô Dieux, mes pièces de monnoie

Ont produites ! Voyez ; la plupart sont déjà

Aussi grandes que leurs mères.

Le croît m'en appartient. Il prit tout là-dessus ;

Ou bien s'il ne prit tout, il n'en demeura guères.

Le Singe et les sommiers confus,

Sans oser répliquer, en chemin se remirent.

Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent,

Et n'en eurent point de raison.

Qu'eût-il fait ? C'eût été Lion contre Lion ;

Et le proverbe dit : Corsaires à Corsaires,

L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires.

 

IV, 13 Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf

 

De tout temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.

Lorsque le genre humain de gland se contentait,

Ane, Cheval, et Mule, aux forêts habitait ;

Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,

Tant de selles et tant de bâts,

Tant de harnois pour les combats,

Tant de chaises, tant de carrosses,

Comme aussi ne voyait-on pas

Tant de festins et tant de noces.

Or un Cheval eut alors différent

Avec un Cerf plein de vitesse,

Et ne pouvant l'attraper en courant,

Il eut recours à l'Homme, implora son adresse.

L'Homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,

Ne lui donna point de repos

Que le Cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie ;

Et cela fait, le Cheval remercie

L'Homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous ;

Adieu. Je m'en retourne en mon séjour sauvage.

- Non pas cela, dit l'Homme ; il fait meilleur chez nous :

Je vois trop quel est votre usage.

Demeurez donc ; vous serez bien traité.

Et jusqu'au ventre en la litière.

 

Hélas ! que sert la bonne chère

Quand on n'a pas la liberté ?

Le Cheval s'aperçut qu'il avait fait folie ;

Mais il n'était plus temps : déjà son écurie

Etait prête et toute bâtie.

Il y mourut en traînant son lien.

Sage s'il eût remis une légère offense.

Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,

C'est l'acheter trop cher, que l'acheter d'un bien

Sans qui les autres ne sont rien.

 

IV, 14 Le Renard et le Buste

 

Les Grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;

Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.

L'Ane n'en sait juger que par ce qu'il en voit.

Le Renard au contraire à fond les examine,

Les tourne de tout sens ; et quand il s'aperçoit

Que leur fait n'est que bonne mine,

Il leur applique un mot qu'un Buste de Héros

Lui fit dire fort à propos.

C'était un Buste creux, et plus grand que nature.

Le Renard, en louant l'effort de la sculpture :

Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point.

Combien de grands Seigneurs sont Bustes en ce point ?

 

IV, 15 Le Loup, la Chèvre et le Chevreau

 

IV, 16 Le Loup, la Mère et l'Enfant

 

La Bique allant remplir sa traînante mamelle

Et paître l'herbe nouvelle,

Ferma sa porte au loquet,

Non sans dire à son Biquet :

Gardez-vous sur votre vie

D'ouvrir que l'on ne vous die,

Pour enseigne et mot du guet :

Foin du Loup et de sa race !

Comme elle disait ces mots,

Le Loup de fortune passe ;

Il les recueille à propos,

Et les garde en sa mémoire.

La Bique, comme on peut croire,

N'avait pas vu le glouton.

Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton,

Et d'une voix papelarde

Il demande qu'on ouvre, en disant Foin du Loup,

Et croyant entrer tout d'un coup.

Le Biquet soupçonneux par la fente regarde.

Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point,

S'écria-t-il d'abord. (Patte blanche est un point

Chez les Loups, comme on sait, rarement en usage.)

Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage,

Comme il était venu s'en retourna chez soi.

Où serait le Biquet s'il eût ajouté foi

Au mot du guet, que de fortune

Notre Loup avait entendu ?

Deux sûretés valent mieux qu'une,

Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

 

Ce Loup me remet en mémoire

Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris.

Il y périt ; voici l'histoire.

Un Villageois avait à l'écart son logis.

Messer Loup attendait chape-chute à la porte.

Il avait vu sortir gibier de toute sorte :

Veaux de lait, Agneaux et Brebis,

Régiments de Dindons, enfin bonne Provende.

Le larron commençait pourtant à s'ennuyer.

Il entend un enfant crier.

La mère aussitôt le gourmande,

Le menace, s'il ne se tait,

De le donner au Loup. L'Animal se tient prêt,

Remerciant les Dieux d'une telle aventure,

Quand la Mère, apaisant sa chère géniture,

Lui dit : Ne criez point ; s'il vient, nous le tuerons.

- Qu'est ceci ? s'écria le mangeur de Moutons.

Dire d'un, puis d'un autre ? Est-ce ainsi que l'on traite

Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?

Que quelque jour ce beau marmot

Vienne au bois cueillir la noisette !

Comme il disait ces mots, on sort de la maison :

Un chien de cour l'arrête. Epieux et fourches-fières

L'ajustent de toutes manières.

Que veniez-vous chercher en ce lieu ? lui dit-on.

Aussitôt il conta l'affaire.

Merci de moi, lui dit la Mère,

Tu mangeras mon Fils ! L'ai-je fait à dessein

Qu'il assouvisse un jour ta faim ?

On assomma la pauvre bête.

Un manant lui coupa le pied droit et la tête :

Le Seigneur du Village à sa porte les mit,

Et ce dicton picard à l'entour fut écrit :

Biaux chires Leups, n'écoutez mie

Mère tenchent chen fieux qui crie.

 

IV, 17 Parole de Socrate

 

Socrate un jour faisant bâtir,

Chacun censurait son ouvrage :

L'un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,

Indignes d'un tel personnage ;

L'autre blâmait la face, et tous étaient d'avis

Que les appartements en étaient trop petits.

Quelle maison pour lui ! L'on y tournait à peine.

Plût au ciel que de vrais amis,

Telle qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine !

Le bon Socrate avait raison

De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.

Chacun se dit ami ; mais fol qui s'y repose :

Rien n'est plus commun que ce nom,

Rien n'est plus rare que la chose.

 

IV, 18 Le Vieillard et ses Enfants

 

Toute puissance est faible, à moins que d'être unie.

Ecoutez là-dessus l'esclave de Phrygie.

Si j'ajoute du mien à son invention,

C'est pour peindre nos moeurs, et non point par envie ;

Je suis trop au-dessous de cette ambition.

Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;

Pour moi, de tels pensers me seraient malséants.

Mais venons à la Fable ou plutôt à l'Histoire

De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants.

 

Un Vieillard prêt d'aller où la mort l'appelait :

Mes chers enfants, dit-il (à ses fils, il parlait),

Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;

Je vous expliquerai le noeud qui les assemble.

L'aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts,

Les rendit, en disant : "Je le donne aux plus forts. "

Un second lui succède, et se met en posture ;

Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.

Tous perdirent leur temps, le faisceau résista ;

De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata.

Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre

Ce que ma force peut en semblable rencontre.

On crut qu'il se moquait ; on sourit, mais à tort.

Il sépare les dards, et les rompt sans effort.

Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde.

Soyez joints, mes enfants, que l'amour vous accorde.

Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.

Enfin se sentant prêt de terminer ses jours :

Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères.

Adieu, promettez-moi de vivre comme frères ;

Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant.

Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.

Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères

Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.

Un créancier saisit, un voisin fait procès.

D'abord notre Trio s'en tire avec succès.

Leur amitié fut courte autant qu'elle était rare.

Le sang les avait joints, l'intérêt les sépare.

L'ambition, l'envie, avec les consultants,

Dans la succession entrent en même temps.

On en vient au partage, on conteste, on chicane.

Le Juge sur cent points tour à tour les condamne.

Créanciers et voisins reviennent aussitôt ;

Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.

Les frères désunis sont tous d'avis contraire :

L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire.

Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard

Profiter de ces dards unis et pris à part.

 

IV, 19 L'Oracle et l'Impie

 

Vouloir tromper le Ciel, c'est folie à la Terre ;

Le Dédale des coeurs en ses détours n'enserre

Rien qui ne soit d'abord éclairé par les Dieux.

Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux

Même les actions que dans l'ombre il croit faire.

Un Païen qui sentait quelque peu le fagot,

Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,

Par bénéfice d'inventaire,

Alla consulter Apollon.

Dès qu'il fut en son sanctuaire :

Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non ?

Il tenait un moineau, dit-on,

Prêt d'étouffer la pauvre bête,

Ou de la lâcher aussitôt

Pour mettre Apollon en défaut.

Apollon reconnut ce qu'il avait en tête :

Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau,

Et ne me tends plus de panneau ;

Tu te trouverais mal d'un pareil stratagème.

Je vois de loin, j'atteins de même.

 

IV, 20 L'Avare qui a perdu son trésor

 

L'Usage seulement fait la possession.

Je demande à ces gens de qui la passion

Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,

Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.

Diogène là-bas est aussi riche qu'eux,

Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux.

L'homme au trésor caché qu'Esope nous propose,

Servira d'exemple à la chose.

Ce malheureux attendait

Pour jouir de son bien une seconde vie ;

Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait.

Il avait dans la terre une somme enfouie,

Son coeur avec, n'ayant autre déduit

Que d'y ruminer jour et nuit,

Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.

Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,

On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât

A l'endroit où gisait cette somme enterrée.

Il y fit tant de tours qu'un Fossoyeur le vit,

Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.

Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.

Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.

Il se tourmente, il se déchire.

Un passant lui demande à quel sujet ses cris.

C'est mon trésor que l'on m'a pris.

- Votre trésor ? où pris ? - Tout joignant cette pierre.

- Eh ! sommes-nous en temps de guerre,

Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait

De le laisser chez vous en votre cabinet,

Que de le changer de demeure ?

Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.

- A toute heure ? bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ?

L'argent vient-il comme il s'en va ?

Je n'y touchais jamais. - Dites-moi donc, de grâce,

Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant,

Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :

Mettez une pierre à la place,

Elle vous vaudra tout autant.

 

IV, 21 L'Oeil du Maître

 

Un Cerf s'étant sauvé dans une étable à boeufs

Fut d'abord averti par eux

Qu'il cherchât un meilleur asile.

Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :

Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;

Ce service vous peut quelque jour être utile,

Et vous n'en aurez point regret.

Les Boeufs à toutes fins promirent le secret.

Il se cache en un coin, respire, et prend courage.

Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage

Comme l'on faisait tous les jours.

L'on va, l'on vient, les valets font cent tours.

L'Intendant même, et pas un d'aventure

N'aperçut ni corps, ni ramure,

Ni Cerf enfin. L'habitant des forêts

Rend déjà grâce aux Boeufs, attend dans cette étable

Que chacun retournant au travail de Cérès,

Il trouve pour sortir un moment favorable.

L'un des Boeufs ruminant lui dit : Cela va bien ;

Mais quoi ! l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue.

Je crains fort pour toi sa venue.

Jusque-là, pauvre Cerf, ne te vante de rien.

Là-dessus le Maître entre et vient faire sa ronde.

Qu'est-ce-ci ? dit-il à son monde.

Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers.

Cette litière est vieille : allez vite aux greniers.

Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.

Que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées ?

Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ?

En regardant à tout, il voit une autre tête

Que celles qu'il voyait d'ordinaire en ce lieu.

Le Cerf est reconnu ; chacun prend un épieu ;

Chacun donne un coup à la bête.

Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.

On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas,

Dont maint voisin s'éjouit d'être.

Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :

Il n'est, pour voir, que l'oeil du Maître.

Quant à moi, j'y mettrais encor l'oeil de l'Amant.

 

IV, 22 L'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un champ

 

Ne t'attends qu'à toi seul, c'est un commun Proverbe.

Voici comme Esope le mit

En crédit.

Les Alouettes font leur nid

Dans les blés, quand ils sont en herbe,

C'est-à-dire environ le temps

Que tout aime et que tout pullule dans le monde :

Monstres marins au fond de l'onde,

Tigres dans les Forêts, Alouettes aux champs.

Une pourtant de ces dernières

Avait laissé passer la moitié d'un Printemps

Sans goûter le plaisir des amours printanières.

A toute force enfin elle se résolut

D'imiter la Nature, et d'être mère encore.

Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore

A la hâte ; le tout alla du mieux qu'il put.

Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée

Se trouvât assez forte encor

Pour voler et prendre l'essor,

De mille soins divers l'Alouette agitée

S'en va chercher pâture, avertit ses enfants

D'être toujours au guet et faire sentinelle.

Si le possesseur de ces champs

Vient avecque son fils (comme il viendra), dit-elle,

Ecoutez bien ; selon ce qu'il dira,

Chacun de nous décampera.

Sitôt que l'Alouette eut quitté sa famille,

Le possesseur du champ vient avecque son fils.

Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis

Les prier que chacun, apportant sa faucille,

Nous vienne aider demain dès la pointe du jour.

Notre Alouette de retour

Trouve en alarme sa couvée.

L'un commence : Il a dit que l'Aurore levée,

L'on fit venir demain ses amis pour l'aider...

- S'il n'a dit que cela, repartit l'Alouette,

Rien ne nous presse encor de changer de retraite ;

Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter.

Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger.

Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère.

L'aube du jour arrive ; et d'amis point du tout.

L'Alouette à l'essor, le Maître s'en vient faire

Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.

Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout.

Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose

Sur de tels paresseux à servir ainsi lents.

Mon fils, allez chez nos parents

Les prier de la même chose.

L'épouvante est au nid plus forte que jamais.

Il a dit ses parents, mère, c'est à cette heure...

- Non, mes enfants dormez en paix ;

Ne bougeons de notre demeure.

L'Alouette eut raison, car personne ne vint.

Pour la troisième fois le Maître se souvint

De visiter ses blés. Notre erreur est extrême,

Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous.

Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même.

Retenez bien cela, mon fils ; et savez-vous

Ce qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille

Nous prenions dès demain chacun une faucille :

C'est là notre plus court, et nous achèverons

Notre moisson quand nous pourrons.

Dès lors que ce dessein fut su de l'Alouette :

C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants.

Et les petits, en même temps,

Voletants, se culebutants,

Délogèrent tous sans trompette.

 

V, 1 Le Bûcheron et Mercure

 

A.M.L.C.D.B.

 

Votre goût a servi de règle à mon ouvrage.

J'ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage.

Vous voulez qu'on évite un soin trop curieux,

Et des vains ornements l'effort ambitieux.

Je le veux comme vous ; cet effort ne peut plaire.

Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.

Non qu'il faille bannir certains traits délicats :

Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas.

Quant au principal but qu'Esope se propose,

J'y tombe au moins mal que je puis.

Enfin si dans ces Vers je ne plais et n'instruis,

Il ne tient pas à moi, c'est toujours quelque chose.

Comme la force est un point

Dont je ne me pique point,

Je tâche d'y tourner le vice en ridicule,

Ne pouvant l'attaquer avec des bras d'Hercule.

C'est là tout mon talent ; je ne sais s'il suffit.

Tantôt je peins en un récit

La sotte vanité jointe avecque l'envie,

Deux pivots sur qui roule aujourd'hui notre vie.

Tel est ce chétif animal

Qui voulut en grosseur au Boeuf se rendre égal.

J'oppose quelquefois, par une double image,

Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,

Les Agneaux aux Loups ravissants,

La Mouche à la Fourmi, faisant de cet ouvrage

Une ample Comédie à cent actes divers,

Et dont la scène est l'Univers.

Hommes, Dieux, Animaux, tout y fait quelque rôle :

Jupiter comme un autre : Introduisons celui

Qui porte de sa part aux Belles la parole :

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.

 

Un Bûcheron perdit son gagne-pain,

C'est sa cognée ; et la cherchant en vain,

Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.

Il n'avait pas des outils à revendre.

Sur celui-ci roulait tout son avoir.

Ne sachant donc où mettre son espoir,

Sa face était de pleurs toute baignée.

O ma cognée ! ô ma pauvre cognée !

S'écriait-il, Jupiter, rends-la-moi ;

Je tiendrai l'être encore un coup de toi.

Sa plainte fut de l'Olympe entendue.

Mercure vient. Elle n'est pas perdue,

Lui dit ce dieu, la connaîtras-tu bien ?

Je crois l'avoir près d'ici rencontrée.

Lors une d'or à l'homme étant montrée,

Il répondit : Je n'y demande rien.

Une d'argent succède à la première,

Il la refuse. Enfin une de bois :

Voilà, dit-il, la mienne cette fois ;

Je suis content si j'ai cette dernière.

- Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois.

Ta bonne foi sera récompensée.

- En ce cas-là je les prendrai, dit-il.

L'Histoire en est aussitôt dispersée ;

Et Boquillons de perdre leur outil,

Et de crier pour se le faire rendre.

Le Roi des Dieux ne sait auquel entendre.

Son fils Mercure aux criards vient encor,

A chacun d'eux il en montre une d'or.

Chacun eût cru passer pour une bête

De ne pas dire aussitôt : La voilà !

Mercure, au lieu de donner celle-là,

Leur en décharge un grand coup sur la tête.

 

Ne point mentir, être content du sien,

C'est le plus sûr : cependant on s'occupe

A dire faux pour attraper du bien :

Que sert cela ? Jupiter n'est pas dupe.

 

V, 2 Le Pot de terre et le Pot de fer

 

Le Pot de fer proposa

Au Pot de terre un voyage.

Celui-ci s'en excusa,

Disant qu'il ferait que sage

De garder le coin du feu :

Car il lui fallait si peu,

Si peu, que la moindre chose

De son débris serait cause.

Il n'en reviendrait morceau.

Pour vous, dit-il, dont la peau

Est plus dure que la mienne,

Je ne vois rien qui vous tienne.

- Nous vous mettrons à couvert,

Repartit le Pot de fer.

Si quelque matière dure

Vous menace d'aventure,

Entre deux je passerai,

Et du coup vous sauverai.

Cette offre le persuade.

Pot de fer son camarade

Se met droit à ses côtés.

Mes gens s'en vont à trois pieds,

Clopin-clopant comme ils peuvent,

L'un contre l'autre jetés

Au moindre hoquet qu'ils treuvent.

Le Pot de terre en souffre ; il n'eut pas fait cent pas

Que par son compagnon il fut mis en éclats,

Sans qu'il eût lieu de se plaindre.

Ne nous associons qu'avecque nos égaux.

Ou bien il nous faudra craindre

Le destin d'un de ces Pots.

 

V, 3 Le petit Poisson et le Pêcheur

 

Petit poisson deviendra grand,

Pourvu que Dieu lui prête vie.

Mais le lâcher en attendant,

Je tiens pour moi que c'est folie ;

Car de le rattraper il n'est pas trop certain.

Un Carpeau qui n'était encore que fretin

Fut pris par un Pêcheur au bord d'une rivière.

Tout fait nombre, dit l'homme en voyant son butin ;

Voilà commencement de chère et de festin :

Mettons-le en notre gibecière.

Le pauvre Carpillon lui dit en sa manière :

Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir

Au plus qu'une demi-bouchée ;

Laissez-moi Carpe devenir :

Je serai par vous repêchée.

Quelque gros Partisan m'achètera bien cher,

Au lieu qu'il vous en faut chercher

Peut-être encor cent de ma taille

Pour faire un plat. Quel plat ? croyez-moi ; rien qui vaille.

- Rien qui vaille ? Eh bien soit, repartit le Pêcheur ;

Poisson, mon bel ami, qui faites le Prêcheur,

Vous irez dans la poêle ; et vous avez beau dire,

Dès ce soir on vous fera frire.

 

Un tien vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l'auras :

L'un est sûr, l'autre ne l'est pas.

 

V, 4 Les Oreilles du Lièvre

 

Un animal cornu blessa de quelques coups

Le Lion, qui plein de courroux,

Pour ne plus tomber en la peine,

Bannit des lieux de son domaine

Toute bête portant des cornes à son front.

Chèvres, Béliers, Taureaux aussitôt délogèrent,

Daims, et Cerfs de climat changèrent ;

Chacun à s'en aller fut prompt.

Un Lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles,

Craignit que quelque Inquisiteur

N'allât interpréter à cornes leur longueur,

Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.

Adieu, voisin Grillon, dit-il, je pars d'ici ;

Mes oreilles enfin seraient cornes aussi ;

Et quand je les aurais plus courtes qu'une Autruche,

Je craindrais même encor. Le Grillon repartit :

Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;

Ce sont oreilles que Dieu fit.

- On les fera passer pour cornes,

Dit l'animal craintif, et cornes de Licornes.

J'aurai beau protester ; mon dire et mes raisons

Iront aux Petites-Maisons.

 

V, 5 Le Renard ayant la queue coupée

 

Un vieux Renard, mais des plus fins,

Grand croqueur de Poulets, grand preneur de Lapins,

Sentant son Renard d'une lieue,

Fut enfin au piège attrapé.

Par grand hasard en étant échappé,

Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue :

S'étant, dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux,

Pour avoir des pareils (comme il était habile),

Un jour que les Renards tenaient conseil entre eux :

Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,

Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?

Que nous sert cette queue ? Il faut qu'on se la coupe :

Si l'on me croit, chacun s'y résoudra.

- Votre avis est fort bon, dit quelqu'un de la troupe ;

Mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.

A ces mots, il se fit une telle huée,

Que le pauvre écourté ne put être entendu.

Prétendre ôter la queue eût été temps perdu ;

La mode en fut continuée.

 

V, 6 La Vieille et les deux Servantes

 

Il était une vieille ayant deux Chambrières.

Elles filaient si bien que les soeurs filandières

Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.

La Vieille n'avait point de plus pressant souci

Que de distribuer aux Servantes leur tâche.

Dès que Téthis chassait Phébus aux crins dorés,

Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;

Deçà, delà, vous en aurez ;

Point de cesse, point de relâche.

Dès que l'Aurore, dis-je, en son char remontait,

Un misérable Coq à point nommé chantait.

Aussitôt notre Vieille encor plus misérable

S'affublait d'un jupon crasseux et détestable,

Allumait une lampe, et courait droit au lit

Où de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,

Dormaient les deux pauvres Servantes.

L'une entr'ouvrait un oeil, l'autre étendait un bras ;

Et toutes deux, très malcontentes,

Disaient entre leurs dents : Maudit Coq, tu mourras.

Comme elles l'avaient dit, la bête fut grippée.

Le réveille-matin eut la gorge coupée.

Ce meurtre n'amenda nullement leur marché.

Notre couple au contraire à peine était couché

Que la Vieille, craignant de laisser passer l'heure,

Courait comme un Lutin par toute sa demeure.

C'est ainsi que le plus souvent,

Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire,

On s'enfonce encor plus avant :

Témoin ce Couple et son salaire.

La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là

De Charybde en Scylla.

 

V, 7 Le Satyre et le Passant

 

Au fond d'un antre sauvage,

Un Satyre et ses enfants

Allaient manger leur potage

Et prendre l'écuelle aux dents.

 

On les eût vus sur la mousse

Lui, sa femme, et maint petit ;

Ils n'avaient tapis ni housse,

Mais tous fort bon appétit.

 

Pour se sauver de la pluie,

Entre un Passant morfondu.

Au brouet on le convie :

Il n'était pas attendu.

 

Son hôte n'eut pas la peine

De le semondre deux fois ;

D'abord avec son haleine

Il se réchauffe les doigts.

 

Puis sur le mets qu'on lui donne

Délicat il souffle aussi ;

Le Satyre s'en étonne :

Notre hôte, à quoi bon ceci ?

 

- L'un refroidit mon potage,

L'autre réchauffe ma main.

- Vous pouvez, dit le Sauvage,

Reprendre votre chemin.

 

Ne plaise aux Dieux que je couche

Avec vous sous même toit.

Arrière ceux dont la bouche

Souffle le chaud et le froid !

 

V, 8 Le Cheval et le Loup

 

Un certain Loup, dans la saison

Que les tièdes Zéphyrs ont l'herbe rajeunie,

Et que les animaux quittent tous la maison,

Pour s'en aller chercher leur vie ;

Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l'Hiver,

Aperçut un Cheval qu'on avait mis au vert.

Je laisse à penser quelle joie !

Bonne chasse, dit-il, qui l'aurait à son croc.

Eh ! que n'es-tu Mouton ? car tu me serais hoc :

Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie.

Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés,

Se dit Ecolier d'Hippocrate ;

Qu'il connaît les vertus et les propriétés

De tous les Simples de ces prés,

Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte,

Toutes sortes de maux. Si Dom Coursier voulait

Ne point celer sa maladie,

Lui Loup gratis le guérirait.

Car le voir en cette prairie

Paître ainsi sans être lié

Témoignait quelque mal, selon la Médecine.

J'ai, dit la Bête chevaline,

Une apostume sous le pied.

- Mon fils, dit le docteur, il n'est point de partie

Susceptible de tant de maux.

J'ai l'honneur de servir Nosseigneurs les Chevaux,

Et fais aussi la Chirurgie.

Mon galand ne songeait qu'à bien prendre son temps,

Afin de happer son malade.

L'autre qui s'en doutait lui lâche une ruade,

Qui vous lui met en marmelade

Les mandibules et les dents.

C'est bien fait, dit le Loup en soi-même fort triste ;

Chacun à son métier doit toujours s'attacher.

Tu veux faire ici l'Arboriste,

Et ne fus jamais que Boucher.

 

V, 9 Le Laboureur et ses Enfants

 

Travaillez, prenez de la peine :

C'est le fonds qui manque le moins.

Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage

Que nous ont laissé nos parents.

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage

Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.

Remuez votre champ dès qu'on aura fait l'Oût.

Creusez, fouiller, bêchez ; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse.

Le père mort, les fils vous retournent le champ

Deçà, delà, partout ; si bien qu'au bout de l'an

Il en rapporta davantage.

D'argent, point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer avant sa mort

Que le travail est un trésor.

 

V, 10 La Montagne qui accouche

 

Une Montagne en mal d'enfant

Jetait une clameur si haute,

Que chacun au bruit accourant

Crut qu'elle accoucherait, sans faute,

D'une Cité plus grosse que Paris :

Elle accoucha d'une Souris.

 

Quand je songe à cette Fable

Dont le récit est menteur

Et le sens est véritable,

Je me figure un Auteur

Qui dit : Je chanterai la guerre

Que firent les Titans au Maître du tonnerre.

C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ?

Du vent.

 

V, 11 La Fortune et le jeune Enfant

 

Sur le bord d'un puits très profond

Dormait étendu de son long

Un Enfant alors dans ses classes.

Tout est aux Ecoliers couchette et matelas.

Un honnête homme en pareil cas

Aurait fait un saut de vingt brasses.

Près de là tout heureusement

La Fortune passa, l'éveilla doucement,

Lui disant : Mon mignon, je vous sauve la vie.

Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.

Si vous fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi ;

Cependant c'était votre faute.

Je vous demande, en bonne foi,

Si cette imprudence si haute

Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.

Pour moi, j'approuve son propos.

Il n'arrive rien dans le monde

Qu'il ne faille qu'elle en réponde.

Nous la faisons de tous Echos.

Elle est prise à garant de toutes aventures.

Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;

On pense en être quitte en accusant son sort :

Bref la Fortune a toujours tort.

 

V, 12 Les Médecins

 

Le Médecin Tant-pis allait voir un malade

Que visitait aussi son confrère Tant-mieux ;

Ce dernier espérait, quoique son camarade

Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.

Tous deux s'étant trouvés différents pour la cure,

Leur malade paya le tribut à Nature,

Après qu'en ses conseils Tant-pis eut été cru.

Ils triomphaient encor sur cette maladie.

L'un disait : il est mort, je l'avais bien prévu.

- S'il m'eût cru, disait l'autre, il serait plein de vie.

 

V, 13 La Poule aux oeufs d'or

 

L'avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je ne veux, pour le témoigner,

Que celui dont la Poule, à ce que dit la Fable,

Pondait tous les jours un oeuf d'or.

Il crut que dans son corps elle avait un trésor.

Il la tua, l'ouvrit, et la trouva semblable

A celles dont les oeufs ne lui rapportaient rien,

S'étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

Belle leçon pour les gens chiches :

Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus

Qui du soir au matin sont pauvres devenus

Pour vouloir trop tôt être riches ?

 

V, 14 L'Ane portant des reliques

 

Un Baudet, chargé de Reliques,

S'imagina qu'on l'adorait.

Dans ce penser il se carrait,

Recevant comme siens l'Encens et les Cantiques.

Quelqu'un vit l'erreur, et lui dit :

Maître Baudet, ôtez-vous de l'esprit

Une vanité si folle.

Ce n'est pas vous, c'est l'Idole

A qui cet honneur se rend,

Et que la gloire en est due.

D'un Magistrat ignorant

C'est la Robe qu'on salue.

 

V, 15 Le Cerf et la Vigne

 

Un Cerf, à la faveur d'une Vigne fort haute

Et telle qu'on en voit en de certains climats,

S'étant mis à couvert et sauvé du trépas.

Les Veneurs pour ce coup croyaient leurs chiens en faute.

Ils les rappellent donc. Le Cerf hors de danger

Broute sa bienfaitrice, ingratitude extrême !

On l'entend, on retourne, on le fait déloger,

Il vient mourir en ce lieu même.

J'ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :

Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment.

La Meute en fait curée. Il lui fut inutile

De pleurer aux Veneurs à sa mort arrivés.

Vraie image de ceux qui profanent l'asile

Qui les a conservés.

 

V, 16 Le Serpent et la Lime

 

On conte qu'un serpent voisin d'un Horloger

(C'était pour l'Horloger un mauvais voisinage),

Entra dans sa boutique, et cherchant à manger

N'y rencontra pour tout potage

Qu'une Lime d'acier qu'il se mit à ronger.

Cette Lime lui dit, sans se mettre en colère :

Pauvre ignorant ! et que prétends-tu faire ?

Tu te prends à plus dur que toi.

Petit Serpent à tête folle,

Plutôt que d'emporter de moi

Seulement le quart d'une obole,

Tu te romprais toutes les dents.

Je ne crains que celles du temps.

 

Ceci s'adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui n'étant bons à rien cherchez sur tout à mordre.

Vous vous tourmentez vainement.

Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages ?

Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant.

 

V, 17 Le Lièvre et la Perdrix

 

Il ne se faut jamais moquer des misérables :

Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ?

Le sage Esope dans ses Fables

Nous en donne un exemple ou deux.

Celui qu'en ces Vers je propose,

Et les siens, ce sont même chose.

Le Lièvre et la Perdrix, concitoyens d'un champ,

Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,

Quand une Meute s'approchant

Oblige le premier à chercher un asile.

Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,

Sans même en excepter Briffaut.

Enfin il se trahit lui-même.

Par les esprits sortants de son corps échauffé.

Miraut sur leur odeur ayant philosophé

Conclut que c'est son Lièvre, et d'une ardeur extrême

Il le pousse, et Rustaut, qui n'a jamais menti,

Dit que le Lièvre est reparti.

Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.

La Perdrix le raille, et lui dit :

Tu te vantais d'être si vite :

Qu'as-tu fait de tes pieds ? Au moment qu'elle rit,

Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes

La sauront garantir à toute extrémité ;

Mais la pauvrette avait compté

Sans l'Autour aux serres cruelles.

 

V, 18 L'Aigle et le Hibou

 

L'Aigle et le Chat-huant leurs querelles cessèrent,

Et firent tant qu'ils s'embrassèrent.

L'un jura foi de Roi, l'autre foi de Hibou,

Qu'ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.

Connaissez-vous les miens ? dit l'Oiseau de Minerve.

- Non, dit l'Aigle.- Tant pis, reprit le triste Oiseau.

Je crains en ce cas pour leur peau :

C'est hasard si je les conserve.

Comme vous êtes Roi, vous ne considérez

Qui ni quoi : Rois et Dieux mettent, quoi qu'on leur die,

Tout en même catégorie.

Adieu mes nourrissons si vous les rencontrez.

- Peignez-les-moi, dit l'Aigle, ou bien me les montrez.

Je n'y toucherai de ma vie.

Le Hibou repartit : Mes petits sont mignons,

Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.

Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.

N'allez pas l'oublier ; retenez-la si bien

Que chez moi la maudite Parque

N'entre point par votre moyen.

Il avint qu'au Hibou Dieu donna géniture,

De façon qu'un beau soir qu'il était en pâture,

Notre Aigle aperçut d'aventure,

Dans les coins d'une roche dure,

Ou dans les trous d'une masure

(Je ne sais pas lequel des deux),

De petits monstres fort hideux,

Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.

Ces enfants ne sont pas, dit l'Aigle, à notre ami.

Croquons-les. Le galand n'en fit pas à demi.

Ses repas ne sont point repas à la légère.

Le Hibou, de retour, ne trouve que les pieds

De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.

Il se plaint, et les Dieux sont par lui suppliés

De punir le brigand qui de son deuil est cause.

Quelqu'un lui dit alors : N'en accuse que toi

Ou plutôt la commune loi

Qui veut qu'on trouve son semblable

Beau, bien fait, et sur tous aimable.

Tu fis de tes enfants à l'Aigle ce portrait ;

En avaient-ils le moindre trait ?

 

V, 19 Le Lion s'en allant en guerre

 

Le Lion dans sa tête avait une entreprise.

Il tint conseil de guerre, envoya ses Prévots,

Fit avertir les animaux :

Tous furent du dessein, chacun selon sa guise.

L'Eléphant devait sur son dos

Porter l'attirail nécessaire

Et combattre à son ordinaire,

L'Ours s'apprêter pour les assauts ;

Le Renard ménager de secrètes pratiques,

Et le Singe amuser l'ennemi par ses tours.

Renvoyez, dit quelqu'un, les Anes qui sont lourds,

Et les Lièvres sujets à des terreurs paniques.

- Point du tout, dit le Roi, je les veux employer.

Notre troupe sans eux ne serait pas complète.

L'Ane effraiera les gens, nous servant de trompette,

Et le Lièvre pourra nous servir de courrier.

Le monarque prudent et sage

De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,

Et connaît les divers talents :

Il n'est rien d'inutile aux personnes de sens.

 

V, 20 L'Ours et les deux Compagnons

 

Deux compagnons pressés d'argent

A leur voisin Fourreur vendirent

La peau d'un Ours encor vivant,

Mais qu'ils tueraient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent.

C'était le Roi des Ours au compte de ces gens.

Le Marchand à sa peau devait faire fortune.

Elle garantirait des froids les plus cuisants,

On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une.

Dindenaut prisait moins ses Moutons qu'eux leur Ours :

Leur, à leur compte, et non à celui de la Bête.

S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,

Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,

Trouvent l'Ours qui s'avance, et vient vers eux au trot.

Voilà mes gens frappés comme d'un coup de foudre.

Le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre :

D'intérêts contre l'Ours, on n'en dit pas un mot.

L'un des deux Compagnons grimpe au faîte d'un arbre ;

L'autre, plus froid que n'est un marbre,

Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,

Ayant quelque part ouï dire

Que l'Ours s'acharne peu souvent

Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.

Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.

Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie,

Et de peur de supercherie

Le tourne, le retourne, approche son museau,

Flaire aux passages de l'haleine.

C'est, dit-il, un cadavre ; Otons-nous, car il sent.

A ces mots, l'Ours s'en va dans la forêt prochaine.

L'un de nos deux Marchands de son arbre descend,

Court à son compagnon, lui dit que c'est merveille

Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.

Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l'animal ?

Mais que t'a-t-il dit à l'oreille ?

Car il s'approchait de bien près,

Te retournant avec sa serre.

- Il m'a dit qu'il ne faut jamais.

Vendre la peau de l'Ours qu'on ne l'ait mis par terre.

 

V, 21 L'Ane vêtu de la peau du lion

 

De la peau du Lion l'Ane s'étant vêtu

Etait craint partout à la ronde,

Et bien qu'animal sans vertu,

Il faisait trembler tout le monde.

Un petit bout d'oreille échappé par malheur

Découvrit la fourbe et l'erreur.

Martin fit alors son office.

Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice

S'étonnaient de voir que Martin

Chassât les Lions au moulin.

 

Force gens font du bruit en France,

Par qui cet Apologue est rendu familier.

Un équipage cavalier

Fait les trois quarts de leur vaillance.

 

VI, 1 Le Pâtre et le Lion

 

VI, 2 Le Lion et le Chasseur

 

Les Fables ne sont pas ce qu'elles semblent être.

Le plus simple animal nous y tient lieu de Maître.

Une Morale nue apporte de l'ennui ;

Le conte fait passer le précepte avec lui.

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire,

Et conter pour conter me semble peu d'affaire.

C'est par cette raison qu'égayant leur esprit,

Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.

Tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue.

On ne voit point chez eux de parole perdue.

Phèdre était si succinct qu'aucuns l'en ont blâmé.

Esope en moins de mots s'est encore exprimé.

Mais sur tous certain Grec renchérit et se pique

D'une élégance Laconique.

Il renferme toujours son conte en quatre Vers ;

Bien ou mal, je le laisse à juger aux Experts.

Voyons-le avec Esope en un sujet semblable.

L'un amène un Chasseur, l'autre un Pâtre, en sa Fable.

J'ai suivi leur projet quant à l'événement,

Y cousant en chemin quelque trait seulement.

Voici comme à peu près Esope le raconte.

 

Un Pâtre à ses brebis trouvant quelque méconte,

Voulut à toute force attraper le Larron.

Il s'en va près d'un antre, et tend à l'environ

Des lacs à prendre Loups, soupçonnant cette engeance.

Avant que partir de ces lieux,

Si tu fais, disait-il, ô Monarque des Dieux,

Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence

Et que je goûte ce plaisir,

Parmi vingt Veaux je veux choisir

Le plus gras, et t'en faire offrande.

A ces mots sort de l'antre un Lion grand et fort.

Le Pâtre se tapit, et dit à demi mort :

Que l'homme ne sait guère, hélas ! ce qu'il demande !

Pour trouver le Larron qui détruit mon troupeau,

Et le voir en ces lacs pris avant que je parte,

O monarque des Dieux, je t'ai promis un veau :

Je te promets un boeuf si tu fais qu'il s'écarte.

C'est ainsi que l'a dit le principal Auteur :

Passons à son imitateur.

 

Un Fanfaron amateur de la chasse,

Venant de perdre un Chien de bonne race,

Qu'il soupçonnait dans le corps d'un Lion,

Vit un berger. Enseigne-moi, de grâce,

De mon voleur, lui dit-il, la maison,

Que de ce pas je me fasse raison.

Le Berger dit : C'est vers cette montagne.

En lui payant de tribut un Mouton

Par chaque mois, j'erre dans la campagne

Comme il me plaît, et je suis en repos.

Dans le moment qu'ils tenaient ces propos,

Le Lion sort, et vient d'un pas agile.

Le Fanfaron aussitôt d'esquiver.

O Jupiter, montre-moi quelque asile,

S'écria-t-il, qui me puisse sauver.

 

La vraie épreuve de courage

N'est que dans le danger que l'on touche du doigt.

Tel le cherchait, dit-il, qui changeant de langage

S'enfuit aussitôt qu'il le voit.

 

VI, 3 Phébus et Borée

 

Borée et le Soleil virent un Voyageur

Qui s'était muni par bonheur

Contre le mauvais temps. (On entrait dans l'Automne,

Quand la précaution aux voyageurs est bonne)

Il pleut ; le Soleil luit ; et l'écharpe d'Iris

Rend ceux qui sortent avertis

Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire ;

Les Latins les nommaient douteux pour cette affaire.

Notre homme s'était donc à la pluie attendu :

Bon manteau bien doublé ; bonne étoffe bien forte.

Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu

A tous les accidents ; mais il n'a pas prévu

Que je saurai souffler de sorte

Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,

Que le manteau s'en aille au Diable.

L'ébattement pourrait nous en être agréable :

Vous plaît-il de l'avoir ? - Eh bien, gageons nous deux,

(Dit Phébus) sans tant de paroles,

A qui plus tôt aura dégarni les épaules

Du Cavalier que nous voyons.

Commencez. Je vous laisse obscurcir mes rayons.

Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage

Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon,

Fait un vacarme de démon,

Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage

Maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau :

Le tout au sujet d'un manteau.

Le Cavalier eut soin d'empêcher que l'orage

Ne se pût engouffrer dedans.

Cela le préserva ; le Vent perdit son temps :

Plus il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme ;

Il eut beau faire agir le collet et les plis.

Sitôt qu'il fut au bout du terme

Qu'à la gageure on avait mis,

Le Soleil dissipe la nue,

Recrée, et puis pénètre enfin le Cavalier,

Sous son balandras fait qu'il sue,

Le contraint de s'en dépouiller.

Encore n'usa-t-il pas de toute sa puissance.

Plus fait douceur que violence.

 

VI, 4 Jupiter et le Métayer

 

Jupiter eut jadis une ferme à donner,

Mercure en fit l'annonce ; et gens se présentèrent,

Firent des offres, écoutèrent :

Ce ne fut pas sans bien tourner.

L'un alléguait que l'héritage

Etait frayant et rude, et l'autre un autre si.

Pendant qu'ils marchandaient ainsi,

Un d'eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,

Promit d'en rendre tant, pourvu que Jupiter

Le laissât disposer de l'air,

Lui donnât saison à sa guise,

Qu'il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,

Enfin du sec et du mouillé,

Aussitôt qu'il aurait bâillé.

Jupiter y consent. Contrat passé ; notre homme

Tranche du Roi des airs, pleut, vente et fait en somme

Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins

Ne s'en sentaient non plus que les Américains.

Ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année,

Pleine moisson, pleine vinée.

Monsieur le Receveur fut très mal partagé.

L'an suivant voilà tout changé.

Il ajuste d'une autre sorte

La température des Cieux.

Son champ ne s'en trouve pas mieux,

Celui de ses voisins fructifie et rapporte.

Que fait-il ? Il recourt au Monarque des Dieux :

Il confesse son imprudence.

Jupiter en usa comme un Maître fort doux.

Concluons que la Providence

Sait ce qu'il nous faut, mieux que nous.

 

VI, 5 Le Cochet, le Chat, et le Souriceau

 

Un Souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,

Fut presque pris au dépourvu.

Voici comme il conta l'aventure à sa mère :

J'avais franchi les Monts qui bornent cet Etat,

Et trottais comme un jeune Rat

Qui cherche à se donner carrière,

Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux :

L'un doux, bénin et gracieux,

Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude.

Il a la voix perçante et rude,

Sur la tête un morceau de chair,

Une sorte de bras dont il s'élève en l'air

Comme pour prendre sa volée,

La queue en panache étalée.

Or c'était un Cochet dont notre Souriceau

Fit à sa mère le tableau,

Comme d'un animal venu de l'Amérique.

Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,

Faisant tel bruit et tel fracas,

Que moi, qui grâce aux Dieux, de courage me pique,

En ai pris la fuite de peur,

Le maudissant de très bon coeur.

Sans lui j'aurais fait connaissance

Avec cet animal qui m'a semblé si doux.

Il est velouté comme nous,

Marqueté, longue queue, une humble contenance ;

Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant :

Je le crois fort sympathisant

Avec Messieurs les Rats ; car il a des oreilles

En figure aux nôtres pareilles.

Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat

L'autre m'a fait prendre la fuite.

- Mon fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat,

Qui sous son minois hypocrite

Contre toute ta parenté

D'un malin vouloir est porté.

L'autre animal tout au contraire

Bien éloigné de nous mal faire,

Servira quelque jour peut-être à nos repas.

Quant au Chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.

Garde-toi, tant que tu vivras,

De juger des gens sur la mine.

 

VI, 6 Le Renard, le Singe, et les Animaux

 

Les Animaux, au décès d'un Lion,

En son vivant Prince de la contrée,

Pour faire un Roi s'assemblèrent, dit-on.

De son étui la couronne est tirée.

Dans une chartre un Dragon la gardait.

Il se trouva que sur tous essayée

A pas un d'eux elle ne convenait.

Plusieurs avaient la tête trop menue,

Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.

Le Singe aussi fit l'épreuve en riant,

Et par plaisir la Tiare essayant,

Il fit autour force grimaceries,

Tours de souplesse, et mille singeries,

Passa dedans ainsi qu'en un cerceau.

Aux Animaux cela sembla si beau

Qu'il fut élu : chacun lui fit hommage.

Le Renard seul regretta son suffrage,

Sans toutefois montrer son sentiment.

Quand il eut fait son petit compliment,

Il dit au Roi : Je sais, Sire, une cache,

Et ne crois pas qu'autre que moi la sache.

Or tout trésor, par droit de Royauté,

Appartient, Sire, à votre Majesté.

Le nouveau Roi bâille après la finance,

Lui-même y court pour n'être pas trompé.

C'était un piège : il y fut attrapé.

Le Renard dit, au nom de l'assistance :

Prétendrais-tu nous gouverner encor,

Ne sachant pas te conduire toi-même ?

Il fut démis ; et l'on tomba d'accord

Qu'à peu de gens convient le Diadème.

 

VI, 7 Le Mulet se vantant de sa généalogie

 

Le Mulet d'un prélat se piquait de noblesse,

Et ne parlait incessamment

Que de sa mère la Jument,

Dont il contait mainte prouesse :

Elle avait fait ceci, puis avait été là.

Son fils prétendait pour cela

Qu'on le dût mettre dans l'Histoire.

Il eût cru s'abaisser servant un Médecin.

Etant devenu vieux, on le mit au moulin.

Son père l'Ane alors lui revint en mémoire.

Quand le malheur ne serait bon

Qu'à mettre un sot à la raison,

Toujours serait-ce à juste cause

Qu'on le dit bon à quelque chose.

 

VI, 8 Le Vieillard et l'Ane

 

Un Vieillard sur son Ane aperçut en passant

Un Pré plein d'herbe et fleurissant.

Il y lâche sa bête, et le Grison se rue

Au travers de l'herbe menue,

Se vautrant, grattant, et frottant,

Gambadant, chantant et broutant,

Et faisant mainte place nette.

L'ennemi vient sur l'entrefaite :

Fuyons, dit alors le Vieillard.

- Pourquoi ? répondit le paillard.

Me fera-t-on porter double bât, double charge ?

- Non pas, dit le Vieillard, qui prit d'abord le large.

- Et que m'importe donc, dit l'Ane, à qui je sois ?

Sauvez-vous, et me laissez paître :

Notre ennemi, c'est notre Maître :

Je vous le dis en bon François.

 

VI, 9 Le Cerf se voyant dans l'eau

 

Dans le cristal d'une fontaine

Un Cerf se mirant autrefois

Louait la beauté de son bois,

Et ne pouvait qu'avecque peine

Souffrir ses jambes de fuseaux,

Dont il voyait l'objet se perdre dans les eaux.

Quelle proportion de mes pieds à ma tête !

Disait-il en voyant leur ombre avec douleur :

Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;

Mes pieds ne me font point d'honneur.

Tout en parlant de la sorte,

Un Limier le fait partir ;

Il tâche à se garantir ;

Dans les forêts il s'emporte.

Son bois, dommageable ornement,

L'arrêtant à chaque moment,

Nuit à l'office que lui rendent

Ses pieds, de qui ses jours dépendent.

Il se dédit alors, et maudit les présents

Que le Ciel lui fait tous les ans.

 

Nous faisons cas du beau, nous méprisons l'utile ;

Et le beau souvent nous détruit.

Ce Cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ;

Il estime un bois qui lui nuit.

 

VI, 10 Le Lièvre et la Tortue

 

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.

Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.

Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point

Sitôt que moi ce but. - Sitôt ? Etes-vous sage ?

Repartit l'animal léger.

Ma commère, il vous faut purger

Avec quatre grains d'ellébore.

- Sage ou non, je parie encore.

Ainsi fut fait : et de tous deux

On mit près du but les enjeux :

Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,

Ni de quel juge l'on convint.

Notre Lièvre n'avait que quatre pas à faire ;

J'entends de ceux qu'il fait lorsque prêt d'être atteint

Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux Calendes,

Et leur fait arpenter les landes.

Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,

Pour dormir, et pour écouter

D'où vient le vent, il laisse la Tortue

Aller son train de Sénateur.

Elle part, elle s'évertue ;

Elle se hâte avec lenteur.

Lui cependant méprise une telle victoire,

Tient la gageure à peu de gloire,

Croit qu'il y va de son honneur

De partir tard. Il broute, il se repose,

Il s'amuse à toute autre chose

Qu'à la gageure. A la fin quand il vit

Que l'autre touchait presque au bout de la carrière,

Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit

Furent vains : la Tortue arriva la première.

Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?

De quoi vous sert votre vitesse ?

Moi, l'emporter ! et que serait-ce

Si vous portiez une maison ?

 

VI, 11 L'Ane et ses Maîtres

 

L'Ane d'un Jardinier se plaignait au destin

De ce qu'on le faisait lever devant l'Aurore.

Les Coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ;

Je suis plus matineux encore.

Et pourquoi ? Pour porter des herbes au marché.

Belle nécessité d'interrompre mon somme !

Le sort de sa plainte touché

Lui donne un autre Maître ; et l'Animal de somme

Passe du Jardinier aux mains d'un Corroyeur.

La pesanteur des peaux, et leur mauvaise odeur

Eurent bientôt choqué l'impertinente Bête.

J'ai regret, disait-il, à mon premier Seigneur.

Encor quand il tournait la tête,

J'attrapais, s'il m'en souvient bien,

Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien.

Mais ici point d'aubaine ; ou, si j'en ai quelqu'une,

C'est de coups. Il obtint changement de fortune,

Et sur l'état d'un Charbonnier

Il fut couché tout le dernier.

Autre plainte. Quoi donc ! dit le Sort en colère,

Ce Baudet-ci m'occupe autant

Que cent Monarques pourraient faire.

Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?

N'ai-je en l'esprit que son affaire ?

 

Le Sort avait raison ; tous gens sont ainsi faits :

Notre condition jamais ne nous contente :

La pire est toujours la présente.

Nous fatiguons le Ciel à force de placets.

Qu'à chacun Jupiter accorde sa requête,

Nous lui romprons encor la tête.

 

VI, 12 Le Soleil et les Grenouilles

 

Aux noces d'un Tyran tout le Peuple en liesse

Noyait son souci dans les pots.

Esope seul trouvait que les gens étaient sots

De témoigner tant d'allégresse.

Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois

De songer à l'Hyménée.

Aussitôt on ouït d'une commune voix

Se plaindre de leur destinée

Les Citoyennes des Etangs.

Que ferons-nous, s'il lui vient des enfants ?

Dirent-elles au Sort, un seul Soleil à peine

Se peut souffrir. Une demi-douzaine

Mettra la Mer à sec et tous ses habitants.

Adieu joncs et marais : notre race est détruite.

Bientôt on la verra réduite

A l'eau du Styx. Pour un pauvre Animal,

Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.

 

VI, 13 Le Villageois et le Serpent

 

Esope conte qu'un Manant,

Charitable autant que peu sage,

Un jour d'Hiver se promenant

A l'entour de son héritage,

Aperçut un Serpent sur la neige étendu,

Transi, gelé, perclus, immobile rendu,

N'ayant pas à vivre un quart d'heure.

Le Villageois le prend, l'emporte en sa demeure,

Et sans considérer quel sera le loyer

D'une action de ce mérite,

Il l'étend le long du foyer,

Le réchauffe, le ressuscite.

L'Animal engourdi sent à peine le chaud,

Que l'âme lui revient avecque la colère.

Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt,

Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut

Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père.

Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire ?

Tu mourras. A ces mots, plein de juste courroux,

Il vous prend sa cognée, il vous tranche la Bête,

Il fait trois Serpents de deux coups,

Un tronçon, la queue, et la tête.

L'insecte sautillant cherche à se réunir,

Mais il ne put y parvenir.

 

Il est bon d'être charitable ;

Mais envers qui ? c'est là le point.

Quant aux ingrats, il n'en est point

Qui ne meure enfin misérable.

 

VI, 14 Le Lion malade et le Renard

 

De par le Roi des Animaux,

Qui dans son antre était malade,

Fut fait savoir à ses vassaux

Que chaque espèce en ambassade

Envoyât gens le visiter,

Sous promesse de bien traiter

Les Députés, eux et leur suite,

Foi de Lion très bien écrite.

Bon passe-port contre la dent ;

Contre la griffe tout autant.

L'Edit du Prince s'exécute.

De chaque espèce on lui députe.

Les Renards gardant la maison,

Un d'eux en dit cette raison :

Les pas empreints sur la poussière

Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,

Tous, sans exception, regardent sa tanière ;

Pas un ne marque de retour.

Cela nous met en méfiance.

Que Sa Majesté nous dispense.

Grand merci de son passe-port.

Je le crois bon ; mais dans cet antre

Je vois fort bien comme l'on entre,

Et ne vois pas comme on en sort.

 

VI, 15 L'oiseleur, l'Autour, et l'Alouette

 

Les injustices des pervers

Servent souvent d'excuse aux nôtres.

Telle est la loi de l'Univers :

Si tu veux qu'on t'épargne, épargne aussi les autres.

 

Un Manant au miroir prenait des Oisillons.

Le fantôme brillant attire une Alouette.

Aussitôt un Autour planant sur les sillons

Descend des airs, fond, et se jette

Sur celle qui chantait, quoique près du tombeau.

Elle avait évité la perfide machine,

Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau,

Elle sent son ongle maline.

Pendant qu'à la plumer l'Autour est occupé,

Lui-même sous les rets demeure enveloppé.

Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage ;

Je ne t'ai jamais fait de mal.

L'oiseleur repartit : Ce petit animal

T'en avait-il fait davantage ?

 

VI, 16 Le Cheval et l'Ane

 

En ce monde il se faut l'un l'autre secourir.

Si ton voisin vient à mourir,

C'est sur toi que le fardeau tombe.

 

Un Ane accompagnait un Cheval peu courtois,

Celui-ci ne portant que son simple harnois,

Et le pauvre Baudet si chargé qu'il succombe.

Il pria le Cheval de l'aider quelque peu :

Autrement il mourrait devant qu'être à la ville.

La prière, dit-il, n'en est pas incivile :

Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu.

Le Cheval refusa, fit une pétarade :

Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade,

Et reconnut qu'il avait tort.

Du Baudet, en cette aventure,

On lui fit porter la voiture,

Et la peau par-dessus encor.

 

VI, 17 Le Chien qui lâche sa proie pour l'ombre

 

Chacun se trompe ici-bas.

On voit courir après l'ombre

Tant de fous, qu'on n'en sait pas

La plupart du temps le nombre.

Au Chien dont parle Esope il faut les renvoyer.

Ce Chien, voyant sa proie en l'eau représentée,

La quitta pour l'image, et pensa se noyer ;

La rivière devint tout d'un coup agitée.

A toute peine il regagna les bords,

Et n'eut ni l'ombre ni le corps.

 

VI, 18 Le Chartier embourbé

 

Le Phaéton d'une voiture à foin

Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin

De tout humain secours. C'était à la campagne

Près d'un certain canton de la basse Bretagne

Appelé Quimpercorentin.

On sait assez que le destin

Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.

Dieu nous préserve du voyage !

Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux,

Le voilà qui déteste et jure de son mieux.

Pestant en sa fureur extrême

Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,

Contre son char, contre lui-même.

Il invoque à la fin le Dieu dont les travaux

Sont si célèbres dans le monde :

Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos

A porté la machine ronde,

Ton bras peut me tirer d'ici.

Sa prière étant faite, il entend dans la nue

Une voix qui lui parle ainsi :

Hercule veut qu'on se remue,

Puis il aide les gens. Regarde d'où provient

L'achoppement qui te retient.

Ote d'autour de chaque roue

Ce malheureux mortier, cette maudite boue

Qui jusqu'à l'essieu les enduit.

Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit.

Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? - Oui, dit l'homme.

- Or bien je vas t'aider, dit la voix : prends ton fouet.

- Je l'ai pris. Qu'est ceci ? mon char marche à souhait.

Hercule en soit loué. Lors la voix : Tu vois comme

Tes chevaux aisément se sont tirés de là.

Aide-toi, le Ciel t'aidera.

 

VI, 19 Le Charlatan

 

Le monde n'a jamais manqué de Charlatans.

Cette science de tout temps

Fut en Professeurs très fertile.

Tantôt l'un en Théâtre affronte l'Achéron,

Et l'autre affiche par la Ville

Qu'il est un Passe-Cicéron.

Un des derniers se vantait d'être

En Eloquence si grand Maître,

Qu'il rendrait disert un badaud,

Un manant, un rustre, un lourdaud ;

Oui, Messieurs, un lourdaud ; un Animal, un Ane :

Que l'on amène un Ane, un Ane renforcé,

Je le rendrai Maître passé ;

Et veux qu'il porte la soutane.

Le prince sut la chose ; il manda le Rhéteur.

J'ai, dit-il, dans mon écurie

Un fort beau Roussin d'Arcadie :

J'en voudrais faire un Orateur.

- Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme.

On lui donna certaine somme.

Il devait au bout de dix ans

Mettre son Ane sur les bancs ;

Sinon, il consentait d'être en place publique

Guindé la hart au col, étranglé court et net,

Ayant au dos sa Rhétorique,

Et les oreilles d'un Baudet.

Quelqu'un des Courtisans lui dit qu'à la potence

Il voulait l'aller voir, et que, pour un pendu,

Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance ;

Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance

Un discours où son art fût au long étendu,

Un discours pathétique, et dont le formulaire

Servît à certains Cicérons

Vulgairement nommés larrons.

L'autre reprit : Avant l'affaire,

Le Roi, l'Ane, ou moi, nous mourrons.

 

Il avait raison. C'est folie

De compter sur dix ans de vie.

Soyons bien buvants, bien mangeants,

Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans.

 

VI, 20 La Discorde

 

La Déesse Discorde ayant brouillé les Dieux,

Et fait un grand procès là-haut pour une pomme,

On la fit déloger des Cieux.

Chez l'Animal qu'on appelle Homme

On la reçut à bras ouverts,

Elle et Que-si-que-non, son frère,

Avecque Tien-et-mien son père.

Elle nous fit l'honneur en ce bas Univers

De préférer notre Hémisphère

A celui des mortels qui nous sont opposés ;

Gens grossiers, peu civilisés,

Et qui, se mariant sans Prêtre et sans Notaire,

De la Discorde n'ont que faire.

Pour la faire trouver aux lieux où le besoin

Demandait qu'elle fût présente,

La Renommée avait le soin

De l'avertir ; et l'autre diligente

Courait vite aux débats et prévenait la Paix,

Faisait d'une étincelle un feu long à s'éteindre.

La Renommée enfin commença de se plaindre

Que l'on ne lui trouvait jamais

De demeure fixe et certaine.

Bien souvent l'on perdait à la chercher sa peine.

Il fallait donc qu'elle eût un séjour affecté,

Un séjour d'où l'on pût en toutes les familles

L'envoyer à jour arrêté.

Comme il n'était alors aucun Couvent de Filles,

On y trouva difficulté.

L'Auberge enfin de l'Hyménée

Lui fut pour maison assignée.

 

VI, 21 La Jeune Veuve

 

La perte d'un époux ne va point sans soupirs.

On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.

Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole ;

Le Temps ramène les plaisirs.

Entre la Veuve d'une année

Et la veuve d'une journée

La différence est grande : on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne.

L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits.

Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne ;

C'est toujours même note et pareil entretien :

On dit qu'on est inconsolable ;

On le dit, mais il n'en est rien,

Comme on verra par cette Fable,

Ou plutôt par la vérité.

L'Epoux d'une jeune beauté

Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme

Lui criait : Attends-moi, je te suis ; et mon âme,

Aussi bien que la tienne, est prête à s'envoler.

Le Mari fait seul le voyage.

La Belle avait un père, homme prudent et sage :

Il laissa le torrent couler.

A la fin, pour la consoler,

Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes :

Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?

Puisqu'il est des vivants, ne songez plus aux morts.

Je ne dis pas que tout à l'heure

Une condition meilleure

Change en des noces ces transports ;

Mais, après certain temps, souffrez qu'on vous propose

Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose

Que le défunt.- Ah ! dit-elle aussitôt,

Un Cloître est l'époux qu'il me faut.

Le père lui laissa digérer sa disgrâce.

Un mois de la sorte se passe.

L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours

Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure.

Le deuil enfin sert de parure,

En attendant d'autres atours.

Toute la bande des Amours

Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse,

Ont aussi leur tour à la fin.

On se plonge soir et matin

Dans la fontaine de Jouvence.

Le Père ne craint plus ce défunt tant chéri ;

Mais comme il ne parlait de rien à notre Belle :

Où donc est le jeune mari

Que vous m'avez promis ? dit-elle.

 

VI, Epilogue

 

Bornons ici cette carrière.

Les longs Ouvrages me font peur.

Loin d'épuiser une matière,

On n'en doit prendre que la fleur.

Il s'en va temps que je reprenne

Un peu de forces et d'haleine

Pour fournir à d'autres projets.

Amour, ce tyran de ma vie,

Veut que je change de sujets :

Il faut contenter son envie.

Retournons à Psyché : Damon, vous m'exhortez

A peindre ses malheurs et ses félicités :

J'y consens : peut-être ma veine

En sa faveur s'échauffera.

Heureux si ce travail est la dernière peine

Que son époux me causera !

 

 

VII, Avertissement

 

Voici un second recueil de Fables que je présente au public ; j'ai jugé à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets, que pour remplir de plus de variété mon Ouvrage. Les traits familiers que j'ai semés avec assez d'abondance dans les deux autres Parties convenaient bien mieux aux inventions d'Esope qu'à ces dernières, où j'en use plus sobrement pour ne pas tomber en des répétitions : car le nombre de ces traits n'est pas infini. Il a donc fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d'ailleurs me semblaient le demander de la sorte. Pour peu que le lecteur y prenne garde, il le reconnaîtra lui-même ; ainsi je ne tiens pas qu'il soit nécessaire d'en étaler ici les raisons : non plus que dire où j'ai puisé ces derniers sujets. Seulement je dirai par reconnaissance que j'en dois la plus grande partie à Pilpay sage Indien. Son livre a été traduit en toutes les Langues. Les gens du pays le croient fort ancien, et original à l'égard d'Esope, si ce n'est Esope lui-même sous le nom du sage Locman. Quelques autres m'ont fourni des sujets assez heureux. Enfin j'ai tâché de mettre en ces deux dernières Parties toute la diversité dont j'étais capable. Il s'est glissé quelques fautes dans l'impression ; j'en ai fait faire un Errata ; mais ce sont de légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la lecture de cet Ouvrage, il faut que chacun fasse corriger ces fautes à la main dans son Exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées par chaque Errata, aussi bien pour les deux premières Parties, que pour les dernières.

 

VII, A Madame de Montespan

 

L'apologue est un don qui vient des immortels ;

Ou si c'est un présent des hommes,

Quiconque nous l'a fait mérite des Autels.

Nous devons, tous tant que nous sommes,

Eriger en divinité

Le Sage par qui fut ce bel art inventé.

C'est proprement un charme : il rend l'âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits

Qui mènent à son gré les coeurs et les esprits.

O vous qui l'imitez, Olympe, si ma Muse

A quelquefois pris place à la table des Dieux,

Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux,

Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse.

Le temps qui détruit tout, respectant votre appui

Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :

Tout Auteur qui voudra vivre encore après lui

Doit s'acquérir votre suffrage.

C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix :

Il n'est beauté dans nos écrits

Dont vous ne connaissez jusques aux moindres traces ;

Eh qui connaît que vous les beautés et les grâces ?

Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Ma Muse en un sujet si doux

Voudrait s'étendre davantage ;

Mais il faut réserver à d'autres cet emploi,

Et d'un plus grand maître que moi

Votre louange est le partage.

Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage

Votre nom serve un jour de rempart et d'abri :

Protégez désormais le livre favori

Par qui j'ose espérer une seconde vie.

Sous vos seuls auspices ces vers

Seront jugés malgré l'envie,

Dignes des yeux de l'Univers.

Je ne mérite pas une faveur si grande ;

La Fable en son nom la demande :

Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous ;

S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,

Je croirai lui devoir un temple pour salaire ;

Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

 

VII, 1 Les Animaux malades de la peste

 

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :

On n'en voyait point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie ;

Nul mets n'excitait leur envie ;

Ni Loups ni Renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie.

Les Tourterelles se fuyaient :

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune ;

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux,

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements :

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence

L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le Berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :

Car on doit souhaiter selon toute justice

Que le plus coupable périsse.

- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;

Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,

Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur

En les croquant beaucoup d'honneur.

Et quant au Berger l'on peut dire

Qu'il était digne de tous maux,

Etant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.

On n'osa trop approfondir

Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance

Qu'en un pré de Moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots on cria haro sur le baudet.

Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n'était capable

D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

 

VII, 2 Le Mal Marié

 

Que le bon soit toujours camarade du beau,

Dès demain je chercherai femme ;

Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau,

Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme,

Assemblent l'un et l'autre point,

Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.

J'ai vu beaucoup d'Hymens, aucuns d'eux ne me tentent :

Cependant des humains presque les quatre parts

S'exposent hardiment au plus grand des hasards ;

Les quatre parts aussi des humains se repentent.

J'en vais alléguer un qui, s'étant repenti,

Ne put trouver d'autre parti,

Que de renvoyer son épouse,

Querelleuse, avare, et jalouse.

Rien ne la contentait, rien n'était comme il faut,

On se levait trop tard, on se couchait trop tôt,

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose ;

Les valets enrageaient, l'époux était à bout :

Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,

Monsieur court, Monsieur se repose.

Elle en dit tant, que Monsieur à la fin

Lassé d'entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne

Chez ses parents. La voilà donc compagne

De certaines Philis qui gardent les dindons

Avec les gardeurs de cochons.

Au bout de quelque temps, qu'on la crut adoucie,

Le mari la reprend. Eh bien ! qu'avez-vous fait ?

Comment passiez-vous votre vie ?

L'innocence des champs est-elle votre fait ?

- Assez, dit-elle ; mais ma peine

Etait de voir les gens plus paresseux qu'ici ;

Ils n'ont des troupeaux nul souci.

Je leur savais bien dire, et m'attirais la haine

De tous ces gens si peu soigneux.

- Eh, Madame, reprit son époux tout à l'heure,

Si votre esprit est si hargneux

Que le monde qui ne demeure

Qu'un moment avec vous, et ne revient qu'au soir,

Est déjà lassé de vous voir,

Que feront des valets qui toute la journée

Vous verront contre eux déchaînée ?

Et que pourra faire un époux

Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?

Retournez au village : adieu. Si de ma vie

Je vous rappelle et qu'il m'en prenne envie,

Puissé-je chez les morts avoir pour mes péchés

Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés.

 

VII, 3 Le Rat qui s'est retiré du monde

 

Les Levantins en leur légende

Disent qu'un certain Rat las des soins d'ici-bas,

Dans un fromage de Hollande

Se retira loin du tracas.

La solitude était profonde,

S'étendant partout à la ronde.

Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.

Il fit tant de pieds et de dents

Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage

Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?

Il devint gros et gras ; Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font voeu d'être siens.

Un jour, au dévot personnage

Des députés du peuple Rat

S'en vinrent demander quelque aumône légère :

Ils allaient en terre étrangère

Chercher quelque secours contre le peuple chat ;

Ratopolis était bloquée :

On les avait contraints de partir sans argent,

Attendu l'état indigent

De la République attaquée.

Ils demandaient fort peu, certains que le secours

Serait prêt dans quatre ou cinq jours.

Mes amis, dit le Solitaire,

Les choses d'ici-bas ne me regardent plus :

En quoi peut un pauvre Reclus

Vous assister ? que peut-il faire,

Que de prier le Ciel qu'il vous aide en ceci ?

J'espère qu'il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte.

Le nouveau Saint ferma sa porte.

Qui désignai-je, à votre avis,

Par ce Rat si peu secourable ?

Un Moine ? Non, mais un Dervis :

Je suppose qu'un Moine est toujours charitable.

 

VII, 4 Le Héron, la Fille

 

Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où,

Le Héron au long bec emmanché d'un long cou.

Il côtoyait une rivière.

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours ;

Ma commère la carpe y faisait mille tours

Avec le brochet son compère.

Le Héron en eût fait aisément son profit :

Tous approchaient du bord, l'oiseau n'avait qu'à prendre ;

Mais il crut mieux faire d'attendre

Qu'il eût un peu plus d'appétit.

Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.

Après quelques moments l'appétit vint : l'oiseau

S'approchant du bord vit sur l'eau

Des Tanches qui sortaient du fond de ces demeures.

Le mets ne lui plut pas ; il s'attendait à mieux

Et montrait un goût dédaigneux

Comme le rat du bon Horace.

Moi des Tanches ? dit-il, moi Héron que je fasse

Une si pauvre chère ? Et pour qui me prend-on ?

La Tanche rebutée il trouva du goujon.

Du goujon ! c'est bien là le dîner d'un Héron !

J'ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise !

Il l'ouvrit pour bien moins : tout alla de façon

Qu'il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit, il fut tout heureux et tout aise

De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :

Les plus accommodants ce sont les plus habiles :

On hasarde de perdre en voulant trop gagner.

Gardez-vous de rien dédaigner ;

Surtout quand vous avez à peu près votre compte.

Bien des gens y sont pris ; ce n'est pas aux Hérons

Que je parle ; écoutez, humains, un autre conte ;

Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.

Certaine fille un peu trop fière

Prétendait trouver un mari

Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière.

Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.

Cette fille voulait aussi

Qu'il eût du bien, de la naissance,

De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?

Le destin se montra soigneux de la pourvoir :

Il vint des partis d'importance.

La belle les trouva trop chétifs de moitié.

Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense.

A moi les proposer ! hélas ils font pitié.

Voyez un peu la belle espèce !

L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ;

L'autre avait le nez fait de cette façon-là ;

C'était ceci, c'était cela,

C'était tout ; car les précieuses

Font dessus tous les dédaigneuses.

Après les bons partis, les médiocres gens

Vinrent se mettre sur les rangs.

Elle de se moquer. Ah vraiment je suis bonne

De leur ouvrir la porte : Ils pensent que je suis

Fort en peine de ma personne.

Grâce à Dieu, je passe les nuits

Sans chagrin, quoique en solitude.

La belle se sut gré de tous ces sentiments.

L'âge la fit déchoir : adieu tous les amants.

Un an se passe et deux avec inquiétude.

Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour

Déloger quelques Ris, quelques jeux, puis l'amour ;

Puis ses traits choquer et déplaire ;

Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire

Qu'elle échappât au temps cet insigne larron :

Les ruines d'une maison

Se peuvent réparer ; que n'est cet avantage

Pour les ruines du visage !

Sa préciosité changea lors de langage.

Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.

Je ne sais quel désir le lui disait aussi ;

Le désir peut loger chez une précieuse.

Celle-ci fit un choix qu'on n'aurait jamais cru,

Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse

De rencontrer un malotru.

 

VII, 5 Les Souhaits

 

Il est au Mogol des follets

Qui font office de valets,

Tiennent la maison propre, ont soin de l'équipage,

Et quelquefois du jardinage.

Si vous touchez à leur ouvrage,

Vous gâtez tout. Un d'eux près du Gange autrefois

Cultivait le jardin d'un assez bon Bourgeois.

Il travaillait sans bruit, avait beaucoup d'adresse,

Aimait le maître et la maîtresse,

Et le jardin surtout. Dieu sait si les zéphirs

Peuple ami du Démon l'assistaient dans sa tâche !

Le follet de sa part travaillant sans relâche

Comblait ses hôtes de plaisirs.

Pour plus de marques de son zèle,

Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,

Nonobstant la légèreté

A ses pareils si naturelle ;

Mais ses confrères les esprits

Firent tant que le chef de cette république,

Par caprice ou par politique,

Le changea bientôt de logis.

Ordre lui vient d'aller au fond de la Norvège

Prendre le soin d'une maison

En tout temps couverte de neige ;

Et d'Indou qu'il était on vous le fait lapon.

Avant que de partir l'esprit dit à ses hôtes :

On m'oblige de vous quitter :

Je ne sais pas pour quelles fautes ;

Mais enfin il le faut, je ne puis arrêter

Qu'un temps fort court, un mois, peut-être une semaine,

Employez-la ; formez trois souhaits, car je puis

Rendre trois souhaits accomplis,

Trois sans plus. Souhaiter, ce n'est pas une peine

Etrange et nouvelle aux humains.

Ceux-ci pour premier voeu demandent l'abondance ;

Et l'abondance, à pleines mains,

Verse en leurs coffres la finance,

En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins ;

Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?

Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut !

Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.

Les voleurs contre eux complotèrent ;

Les grands Seigneurs leur empruntèrent ;

Le Prince les taxa ! Voilà les pauvres gens

Malheureux par trop de fortune.

Otez-nous de ces biens l'affluence importune,

Dirent-ils l'un et l'autre ; heureux les indigents !

La pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse.

Retirez-vous, trésors, fuyez ; et toi Déesse,

Mère du bon esprit, compagne du repos,

O médiocrité, reviens vite. A ces mots

La médiocrité revient ; on lui fait place,

Avec elle ils rentrent en grâce,

Au bout de deux souhaits étant aussi chanceux

Qu'ils étaient, et que sont tous ceux

Qui souhaitent toujours et perdent en chimères

Le temps qu'ils feraient mieux de mettre à leurs affaires.

Le follet en rit avec eux.

Pour profiter de sa largesse,

Quand il voulut partir et qu'il fut sur le point,

Ils demandèrent la sagesse :

C'est un trésor qui n'embarrasse point.

 

VII, 6 La Cour du Lion

 

Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître

De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.

Il manda donc par députés

Ses vassaux de toute nature,

Envoyant de tous les côtés

Une circulaire écriture,

Avec son sceau. L'écrit portait

Qu'un mois durant le Roi tiendrait

Cour plénière, dont l'ouverture

Devait être un fort grand festin,

Suivi des tours de Fagotin.

Par ce trait de magnificence

Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.

En son Louvre il les invita.

Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta

D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :

Il se fût bien passé de faire cette mine,

Sa grimace déplut. Le Monarque irrité

L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.

Le Singe approuva fort cette sévérité,

Et flatteur excessif il loua la colère

Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :

Il n'était ambre, il n'était fleur,

Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie

Eut un mauvais succès, et fut encore punie.

Ce Monseigneur du Lion-là

Fut parent de Caligula.

Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,

Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.

L'autre aussitôt de s'excuser,

Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire

Sans odorat ; bref, il s'en tire.

Ceci vous sert d'enseignement :

Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,

Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,

Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

 

VII, 7 Les Vautours et les Pigeons

 

Mars autrefois mit tout l'air en émute.

Certain sujet fit naître la dispute

Chez les oiseaux ; non ceux que le Printemps

Mène à sa Cour, et qui, sous la feuillée,

Par leur exemple et leurs sons éclatants

Font que Vénus est en nous réveillée ;

Ni ceux encor que la Mère d'Amour

Met à son char : mais le peuple Vautour,

Au bec retors, à la tranchante serre,

Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.

Il plut du sang ; je n'exagère point.

Si je voulais conter de point en point

Tout le détail, je manquerais d'haleine.

Maint chef périt, maint héros expira ;

Et sur son roc Prométhée espéra

De voir bientôt une fin à sa peine.

C'était plaisir d'observer leurs efforts ;

C'était pitié de voir tomber les morts.

Valeur, adresse, et ruses, et surprises,

Tout s'employa. Les deux troupes éprises

D'ardent courroux n'épargnaient nuls moyens

De peupler l'air que respirent les ombres :

Tout élément remplit de citoyens

Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.

Cette fureur mit la compassion

Dans les esprits d'une autre nation

Au col changeant, au coeur tendre et fidèle.

Elle employa sa médiation

Pour accorder une telle querelle ;

Ambassadeurs par le peuple pigeon

Furent choisis, et si bien travaillèrent,

Que les Vautours plus ne se chamaillèrent.

Ils firent trêve, et la paix s'ensuivit :

Hélas ! ce fut aux dépens de la race

A qui la leur aurait dû rendre grâce.

La gent maudite aussitôt poursuivit

Tous les pigeons, en fit ample carnage,

En dépeupla les bourgades, les champs.

Peu de prudence eurent les pauvres gens,

D'accommoder un peuple si sauvage.

Tenez toujours divisés les méchants ;

La sûreté du reste de la terre

Dépend de là : Semez entre eux la guerre,

Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.

Ceci soit dit en passant ; je me tais.

 

 

VII, 8 Le Coche et la Mouche

 

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au Soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un Coche.

Femmes, Moine, vieillards, tout était descendu.

L'attelage suait, soufflait, était rendu.

Une Mouche survient, et des chevaux s'approche ;

Prétend les animer par son bourdonnement ;

Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment

Qu'elle fait aller la machine,

S'assied sur le timon, sur le nez du Cocher ;

Aussitôt que le char chemine,

Et qu'elle voit les gens marcher,

Elle s'en attribue uniquement la gloire ;

Va, vient, fait l'empressée ; il semble que ce soit

Un Sergent de bataille allant en chaque endroit

Faire avancer ses gens, et hâter la victoire.

La Mouche en ce commun besoin

Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin ;

Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.

Le Moine disait son Bréviaire ;

Il prenait bien son temps ! une femme chantait ;

C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait !

Dame Mouche s'en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.

Après bien du travail le Coche arrive au haut.

Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt :

J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Ca, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine.

 

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,

S'introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires,

Et, partout importuns, devraient être chassés.

 

VII, 9 La Laitière et le Pot au lait

 

Perrette sur sa tête ayant un Pot au lait

Bien posé sur un coussinet,

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue elle allait à grands pas ;

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple, et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait, en employait l'argent,

Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée ;

La chose allait à bien par son soin diligent.

Il m'est, disait-elle, facile,

D'élever des poulets autour de ma maison :

Le Renard sera bien habile,

S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son ;

Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable :

J'aurai le revendant de l'argent bel et bon.

Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il est, une vache et son veau,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?

Perrette là-dessus saute aussi, transportée.

Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée ;

La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s'excuser à son mari

En grand danger d'être battue.

Le récit en farce en fut fait ;

On l'appela le Pot au lait.

 

Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Picrochole, Pyrrhus, la Laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous ?

Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux :

Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;

Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ;

On m'élit roi, mon peuple m'aime ;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;

Je suis gros Jean comme devant.

 

VII, 10 Le Curé et le Mort

 

Un mort s'en allait tristement

S'emparer de son dernier gîte ;

Un Curé s'en allait gaiement

Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt était en carrosse porté,

Bien et dûment empaqueté,

Et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière,

Robe d'hiver, robe d'été,

Que les morts ne dépouillent guère.

Le Pasteur était à côté,

Et récitait à l'ordinaire

Maintes dévotes oraisons,

Et des psaumes et des leçons,

Et des versets et des répons :

Monsieur le Mort, laissez-nous faire,

On vous en donnera de toutes les façons ;

Il ne s'agit que du salaire.

Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,

Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor,

Et des regards semblait lui dire :

Monsieur le Mort, j'aurai de vous

Tant en argent, et tant en cire,

Et tant en autres menus coûts.

Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette

Du meilleur vin des environs ;

Certaine nièce assez propette

Et sa chambrière Pâquette

Devaient voir des cotillons.

Sur cette agréable pensée

Un heurt survient, adieu le char.

Voilà Messire Jean Chouart

Qui du choc de son mort a la tête cassée :

Le Paroissien en plomb entraîne son Pasteur ;

Notre Curé suit son Seigneur ;

Tous deux s'en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie ;

Est le curé Chouart, qui sur son mort comptait,

Et la fable du Pot au lait.

 

VII, 11 L'Homme qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend dans son lit

 

Qui ne court après la Fortune ?

Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement

Cette fille du sort de Royaume en Royaume,

Fidèles courtisans d'un volage fantôme.

Quand ils sont près du bon moment,

L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe :

Pauvres gens, je les plains, car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.

Cet homme, disent-ils, était planteur de choux,

Et le voilà devenu pape :

Ne le valons-nous pas ? - Vous valez cent fois mieux ;

Mais que vous sert votre mérite ?

La Fortune a-t-elle des yeux ?

Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte,

Le repos, le repos, trésor si précieux

Qu'on en faisait jadis le partage des Dieux ?

Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette Déesse,

Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi.

Certain couple d'amis en un bourg établi,

Possédait quelque bien : l'un soupirait sans cesse

Pour la Fortune ; il dit à l'autre un jour :

Si nous quittions notre séjour ?

Vous savez que nul n'est prophète

En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.

- Cherchez, dit l'autre ami, pour moi je ne souhaite

Ni climats ni destins meilleurs.

Contentez-vous ; suivez votre humeur inquiète ;

Vous reviendrez bientôt. Je fais voeu cependant

De dormir en vous attendant.

L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare,

S'en va par voie et par chemin.

Il arriva le lendemain

En un lieu que devait la Déesse bizarre

Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu c'est la cour.

Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,

Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures

Que l'on sait être les meilleures ;

Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien.

Qu'est ceci ? ce dit-il, cherchons ailleurs du bien.

La Fortune pourtant habite ces demeures.

Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,

Chez celui-là ; d'où vient qu'aussi

Je ne puis héberger cette capricieuse ?

On me l'avait bien dit, que des gens de ce lieu

L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse.

Adieu Messieurs de cour ; Messieurs de cour adieu :

Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.

La Fortune a, dit-on, des temples à Surate ;

Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer.

Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute

Armé de diamant, qui tenta cette route,

Et le premier osa l'abîme défier.

Celui-ci pendant son voyage

Tourna les yeux vers son village

Plus d'une fois, essuyant les dangers

Des pirates, des vents, du calme et des rochers,

Ministres de la mort. Avec beaucoup de peines

On s'en va la chercher en des rives lointaines,

La trouvant assez tôt sans quitter la maison.

L'homme arrive au Mogol ; on lui dit qu'au Japon

La Fortune pour lors distribuait ses grâces.

Il y court ; les mers étaient lasses

De le porter ; et tout le fruit

Qu'il tira de ses longs voyages,

Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :

Demeure en ton pays, par la nature instruit.

Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme

Que le Mogol l'avait été ;

Ce qui lui fit conclure en somme,

Qu'il avait à grand tort son village quitté.

Il renonce aux courses ingrates,

Revient en son pays, voit de loin ses pénates,

Pleure de joie, et dit : Heureux, qui vit chez soi ;

De régler ses désirs faisant tout son emploi.

Il ne sait que par ouïr dire

Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire,

Fortune, qui nous fais passer devant les yeux

Des dignités, des biens, que jusqu'au bout du monde

On suit, sans que l'effet aux promesses réponde.

Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte,

Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte

De son ami plongé dans un profond sommeil.

 

VII, 12 Les deux Coqs

 

Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie ; et c'est de toi que vint

Cette querelle envenimée,

Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.

Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint :

Le bruit s'en répandit par tout le voisinage.

La gent qui porte crête au spectacle accourut.

Plus d'une Hélène au beau plumage

Fut le prix du vainqueur ; le vaincu disparut.

Il alla se cacher au fond de sa retraite,

Pleura sa gloire et ses amours,

Ses amours qu'un rival tout fier de sa défaite

Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours

Cet objet rallumer sa haine et son courage.

Il aiguisait son bec, battait l'air et ses flancs,

Et s'exerçant contre les vents

S'armait d'une jalouse rage.

Il n'en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits

S'alla percher, et chanter sa victoire.

Un Vautour entendit sa voix :

Adieu les amours et la gloire.

Tout cet orgueil périt sous l'ongle du Vautour.

Enfin par un fatal retour

Son rival autour de la Poule

S'en revint faire le coquet :

Je laisse à penser quel caquet,

Car il eut des femmes en foule.

La Fortune se plaît à faire de ces coups ;

Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.

Défions-nous du sort, et prenons garde à nous

Après le gain d'une bataille.

 

VII, 13 L'Ingratitude et l'Injustice des hommes envers la fortune

 

Un trafiquant sur mer par bonheur s'enrichit.

Il triompha des vents pendant plus d'un voyage,

Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage

D'aucun de ses ballots ; le sort l'en affranchit.

Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune

Recueillirent leur droit tandis que la Fortune

Prenait soin d'amener son marchand à bon port.

Facteurs, associés, chacun lui fit fidèle.

Il vendit son tabac, son sucre, sa canèle.

Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor :

Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;

Bref il plut dans son escarcelle.

On ne parlait chez lui que par doubles ducats.

Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses.

Ses jours de jeûne étaient des noces.

Un sien ami, voyant ces somptueux repas,

Lui dit : Et d'où vient donc un si bon ordinaire ?

- Et d'où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?

Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent

De risquer à propos, et bien placer l'argent.

Le profit lui semblant une fort douce chose,

Il risqua de nouveau le gain qu'il avait fait :

Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause.

Un vaisseau mal frété périt au premier vent.

Un autre mal pourvu des armes nécessaires

Fut enlevé par les Corsaires.

Un troisième au port arrivant,

Rien n'eut cours ni débit. Le luxe et la folie

N'étaient plus tels qu'auparavant.

Enfin ses facteurs le trompant,

Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,

Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d'un coup.

Son ami le voyant en mauvais équipage,

Lui dit : D'où vient cela ? - De la fortune, hélas !

- Consolez-vous, dit l'autre ; et s'il ne lui plaît pas

Que vous soyez heureux ; tout au moins soyez sage.

Je ne sais s'il crut ce conseil ;

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,

Son bonheur à son industrie,

Et si de quelque échec notre faute est suivie,

Nous disons injures au sort.

Chose n'est ici plus commune :

Le bien nous le faisons, le mal c'est la fortune,

On a toujours raison, le destin toujours tort.

 

VII, 14 Les Devineresses

 

C'est souvent du hasard que naît l'opinion ;

Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.

Je pourrais fonder ce prologue

Sur gens de tous états ; tout est prévention,

Cabale, entêtement, point ou peu de justice :

C'est un torrent ; qu'y faire ? Il faut qu'il ait son cours.

Cela fut et sera toujours.

Une femme à Paris faisait la Pythonisse.

On l'allait consulter sur chaque événement :

Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,

Un mari vivant trop, au gré de son épouse,

Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;

Chez la Devineuse on courait,

Pour se faire annoncer ce que l'on désirait.

Son fait consistait en adresse.

Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse,

Du hasard quelquefois, tout cela concourait :

Tout cela bien souvent faisait crier miracle.

Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,

Elle passait pour un oracle.

L'oracle était logé dedans un galetas.

Là cette femme emplit sa bourse,

Et sans avoir d'autre ressource,

Gagne de quoi donner un rang à son mari :

Elle achète un office, une maison aussi.

Voilà le galetas rempli

D''une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,

Femmes, filles, valets, gros Messieurs, tout enfin,

Allait comme autrefois demander son destin :

Le galetas devint l'antre de la Sibylle.

L'autre femelle avait achalandé ce lieu.

Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire,

Moi devine ! on se moque ; Eh Messieurs, sais-je lire ?

Je n'ai jamais appris que ma croix de par-dieu.

Point de raison ; fallut deviner et prédire,

Mettre à part force bons ducats,

Et gagner malgré soi plus que deux Avocats.

Le meuble et l'équipage aidaient fort à la chose :

Quatre sièges boiteux, un manche de balai,

Tout sentait son sabbat et sa métamorphose :

Quand cette femme aurait dit vrai

Dans une chambre tapissée,

On s'en serait moqué ; la vogue était passée

Au galetas ; il avait le crédit :

L'autre femme se morfondit.

L'enseigne fait la chalandise.

J'ai vu dans le Palais une robe mal mise

Gagner gros : les gens l'avaient prise

Pour maître tel, qui traînait après soi

Force écoutants ; demandez-moi pourquoi.

 

VII, 15 Le Chat, la Belette et le petit Lapin

 

Du palais d'un jeune Lapin

Dame Belette un beau matin

S'empara ; c'est une rusée.

Le Maître étant absent, ce lui fut chose aisée.

Elle porta chez lui ses pénates un jour

Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour,

Parmi le thym et la rosée.

Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,

Janot Lapin retourne aux souterrains séjours.

La Belette avait mis le nez à la fenêtre.

O Dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?

Dit l'animal chassé du paternel logis :

O là, Madame la Belette,

Que l'on déloge sans trompette,

Ou je vais avertir tous les rats du pays.

La Dame au nez pointu répondit que la terre

Etait au premier occupant.

C'était un beau sujet de guerre

Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.

Et quand ce serait un Royaume

Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l'octroi

A Jean fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.

Jean Lapin allégua la coutume et l'usage.

Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis

Rendu maître et seigneur, et qui de père en fils,

L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.

Le premier occupant est-ce une loi plus sage ?

- Or bien sans crier davantage,

Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.

C'était un chat vivant comme un dévot ermite,

Un chat faisant la chattemite,

Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert sur tous les cas.

Jean Lapin pour juge l'agrée.

Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée.

Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,

Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause.

L'un et l'autre approcha ne craignant nulle chose.

Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,

Grippeminaud le bon apôtre

Jetant des deux côtés la griffe en même temps,

Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois

Les petits souverains se rapportants aux Rois.

 

VII, 16 La Tête et la Queue du serpent

 

Le serpent a deux parties

Du genre humain ennemies,

Tête et queue ; et toutes deux

Ont acquis un nom fameux

Auprès des Parques cruelles :

Si bien qu'autrefois entre elles

Il survint de grands débats

Pour le pas.

La tête avait toujours marché devant la queue.

La queue au Ciel se plaignit,

Et lui dit :

Je fais mainte et mainte lieue,

Comme il plaît à celle-ci.

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi ?

Je suis son humble servante.

On m'a faite Dieu merci

Sa soeur et non sa suivante.

Toutes deux de même sang

Traitez-nous de même sorte :

Aussi bien qu'elle je porte

Un poison prompt et puissant.

Enfin voilà ma requête :

C'est à vous de commander,

Qu'on me laisse précéder

A mon tour ma soeur la tête.

Je la conduirai si bien,

Qu'on ne se plaindra de rien.

Le Ciel eut pour ses voeux une bonté cruelle.

Souvent sa complaisance a de méchants effets.

Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.

Il ne le fut pas lors : et la guide nouvelle,

Qui ne voyait au grand jour

Pas plus clair que dans un four,

Donnait tantôt contre un marbre,

Contre un passant, contre un arbre.

Droit aux ondes du Styx elle mena sa soeur.

Malheureux les Etats tombés dans son erreur.

 

VII, 17 Un Animal dans la lune

 

Pendant qu'un Philosophe assure,

Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre Philosophe jure,

Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison, et la Philosophie

Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont

Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;

Mais aussi si l'on rectifie

L'image de l'objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l'environne,

Sur l'organe et sur l'instrument,

Les sens ne tromperont personne.

La nature ordonna ces choses sagement :

J'en dirai quelque jour les raisons amplement.

J'aperçois le Soleil ; quelle en est la figure ?

Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour :

Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,

Que serait-ce à mes yeux que l'oeil de la nature ?

Sa distance me fait juger de sa grandeur ;

Sur l'angle et les côtés ma main la détermine ;

L'ignorant le croit plat, j'épaissis sa rondeur ;

Je le rends immobile, et la terre chemine.

Bref je démens mes yeux en toute sa machine.

Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme en toute occasion

Développe le vrai caché sous l'apparence.

Je ne suis point d'intelligence

Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts,

Ni mon oreille lente à m'apporter les sons.

Quand l'eau courbe un bâton ma raison le redresse,

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours,

Ne me trompent jamais, en me mentant toujours.

Si je crois leur rapport, erreur assez commune,

Une tête de femme est au corps de la Lune.

Y peut-elle être ? Non. D'où vient donc cet objet ?

Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.

La Lune nulle part n'a sa surface unie :

Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie,

L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent,

Un Homme, un Boeuf, un Eléphant.

Naguère l'Angleterre y vit chose pareille,

La lunette placée, un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau ;

Et chacun de crier merveille :

Il était arrivé là-haut un changement

Qui présageait sans doute un grand événement.

Savait-on si la guerre entre tant de puissances

N'en était point l'effet ? Le Monarque accourut :

Il favorise en Roi ces hautes connaissances.

Le Monstre dans la Lune à son tour lui parut.

C'était une Souris cachée entre les verres :

Dans la lunette était la source de ces guerres.

On en rit. Peuple heureux, quand pourront les François

Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?

Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire :

C'est à nos ennemis de craindre les combats,

A nous de les chercher, certains que la victoire,

Amante de Louis, suivra partout ses pas.

Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.

Même les filles de Mémoire

Ne nous ont point quittés : nous goûtons des plaisirs :

La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.

Charles en sait jouir : Il saurait dans la guerre

Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre

A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui.

Cependant s'il pouvait apaiser la querelle,

Que d'encens ! Est-il rien de plus digne de lui ?

La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle

Que les fameux exploits du premier des Césars ?

O peuple trop heureux, quand la paix viendra-t-elle

Nous rendre comme vous tout entiers aux beaux-arts ?

 

VIII, 1 La Mort et le Mourant

 

La Mort ne surprend point le sage ;

Il est toujours prêt à partir,

S'étant su lui-même avertir

Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :

Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n'en est point qu'il ne comprenne

Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;

Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière,

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur,

Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,

La mort ravit tout sans pudeur

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré,

Et puisqu'il faut que je le die,

Rien où l'on soit moins préparé.

Un mourant qui comptait plus de cent ans de vie,

Se plaignait à la Mort que précipitamment

Elle le contraignait de partir tout à l'heure,

Sans qu'il eût fait son testament,

Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure

Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.

Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;

Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;

Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.

Que vous êtes pressante, ô Déesse cruelle !

- Vieillard, lui dit la mort, je ne t'ai point surpris ;

Tu te plains sans raison de mon impatience.

Eh n'as-tu pas cent ans ? trouve-moi dans Paris

Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en France.

Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose :

J'aurais trouvé ton testament tout fait,

Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait ;

Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment,

Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe :

Toute chose pour toi semble être évanouie :

Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus :

Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus

Je t'ai fait voir tes camarades,

Ou morts, ou mourants, ou malades.

Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n'importe à la république

Que tu fasses ton testament.

La mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge

On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,

Remerciant son hôte, et qu'on fit son paquet ;

Car de combien peut-on retarder le voyage ?

Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,

Vois-les marcher, vois-les courir

A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,

Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.

J'ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :

Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

 

VIII, 2 Le Savetier et le Financier

 

Un Savetier chantait du matin jusqu'au soir :

C'était merveilles de le voir,

Merveilles de l'ouïr ; il faisait des passages,

Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,

Chantait peu, dormait moins encor.

C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait,

Le Savetier alors en chantant l'éveillait,

Et le Financier se plaignait,

Que les soins de la Providence

N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fait venir

Le chanteur, et lui dit : Or çà, sire Grégoire,

Que gagnez-vous par an ? - Par an ? Ma foi, Monsieur,

Dit avec un ton de rieur,

Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière

De compter de la sorte ; et je n'entasse guère

Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin

J'attrape le bout de l'année :

Chaque jour amène son pain.

- Eh bien que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?

- Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours ;

(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes,)

Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

Qu'il faut chommer ; on nous ruine en Fêtes.

L'une fait tort à l'autre ; et Monsieur le Curé

De quelque nouveau Saint charge toujours son prône.

Le Financier riant de sa naïveté

Lui dit : Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.

Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,

Pour vous en servir au besoin.

Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avait depuis plus de cent ans

Produit pour l'usage des gens.

Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre

L'argent et sa joie à la fois.

Plus de chant ; il perdit la voix

Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis,

Il eut pour hôtes les soucis,

Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l'oeil au guet ; Et la nuit,

Si quelque chat faisait du bruit,

Le chat prenait l'argent : A la fin le pauvre homme

S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus !

Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus.

 

VIII, 3 Le Lion, le Loup, et le Renard

 

Un Lion décrépit, goutteux, n'en pouvant plus,

Voulait que l'on trouvât remède à la vieillesse :

Alléguer l'impossible aux Rois, c'est un abus.

Celui-ci parmi chaque espèce

Manda des Médecins ; il en est de tous arts :

Médecins au Lion viennent de toutes parts ;

De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.

Dans les visites qui sont faites,

Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.

Le Loup en fait sa cour, daube au coucher du Roi

Son camarade absent ; le Prince tout à l'heure

Veut qu'on aille enfumer Renard dans sa demeure,